‹ La grande route de TchadChapitre 54 sur 79 · CORDIALE · texte numérisé non relu

CORDIALE

épines. Enfin, voici le jour, l'orient se teinte des nuances les plus changeantes, un rayon vert pâle précède la teinte orangée que suit bientôt le disque embrasé du soleil. La lune descend à l'horizon, Phébus et Phébé sont également inclinés au-dessus de la plaine; il semble qu'un balancier invisible tient en équilibre ces deux boules gigantesques. Mais l'astre des nuits s'enfonce dans la buée, sa couleur blafarde tranche avec l'éblouissante lumière de la masse embrasée, qui monte au-dessus de nous et darde ses rayons brûlants au sein de nuages fugitifs qu'elle aura bientôt dissipés. On dirait un bloc d'acier liquide qui projette ses scories rayonnantes sous le choc d'une forge immense, et son intense chaleur vient réchauffer nos membres engourdis par la froide humidité du matin. La nature s'éveille à ce contact, l'indigène se soulève sur sa couche de roseaux, le bétail descend les pentes assoiffées et se répand comme un flot épais et lent sur les pâturages voisins ; les grillons, les sauterelles et tous les habitants des herbes rigides secouent leurs ailes alourdies de rosée ; des vols d'oiseaux grands et petits prennent leur essor vers le zénith, planent au-dessus de nous, puis entonnent l'universel concert, l'hymne grandiose à la nature. Nous cheminons sur un océan de grandes vagues sablonneuses; c'est bien l'immensité qui nous environne, car nous avons quitté la région boisée pour nous rapprocher du lac, nous avançons sans cesse à travers les espaces que ses eaux ont quittés. La région du Tchad présente un aspect différent à mesure qu'on s'avance de l'intérieur des terres vers la rive ; on pourrait ainsi la classer en trois zones concentriques bien distinctes.

La première, la plus éloignée du lac, comprend un pays boisé, couvert d'arbres épineux, formé de parties sablonneuses et d'espaces marécageux dont le sable a disparu, chassé par l'hermattan. C'est la contrée la plus anciennement délaissée par le Tchad, sa fertilité semble des plus relatives.

La seconde, immédiatement voisine de celle-ci, comprend les grandes vagues de sable dont nous avons parlé. Elle est bordée de tous côtés par cette forêt même et présente de grands

LES ZONES rCHADIENNES.

espaces dénudés, quelques rares bosquets ombragés; c'est la région du petit mil, c'est la partie cultivable avec ses carrés d'oignons, de coton et de tabac.

La troisième zone, au contraire, est couverte en partie d'herbes vertes et vigoureuses, touffues et serrées; elle est absolument dépourvue d'arbres. Au milieu des marécages, des plantes inconnues aux deux autres régions croissent de toutes parts; ce sont de menus arbrisseaux que l'on retrouve dans le Tchad lui-même. Les bas-fonds desséchés de cette cuve récemment découverte sont réservés aux plantations. L'indigène dispose ses cultures en carrés séparés par des levées de terre, sur la crête desquelles on voit des rigoles courant en tous sens; il creuse à proximité des puits assez profonds, puise l'eau à l'aide de grandes calebasses plongées par un levier à bascule, et déverse le liquide dans une cuve qui le répand, au moyen des rigoles, à travers les semis. Le terrain se recouvre d'humus sur de belles épaisseurs, le sous-sol est marneux et séparé du banc d'argile inférieure par une nappe d'eau, qui s'évapore lentement. Et cette région récemment abandonnée par le lac conservera sa richesse plusieurs années encore, jusqu'au jour où l'hermattan aura suffisamment déposé de sable à la surface pour la confondre avec la deuxième zone. Mais à cette époque, le Tchad aura sans cesse reculé, des régions cultivables se découvriront encore, jusqu'à l'heure où le néant des choses aura propagé le désert sur cette cuvette lacustre, inévitablement vouée à la restriction, jusqu'au moment où les sables du Sahara, où les molécules siliceuses du désert, situé au nord-est du Kanem, viendront, portées par la brise, transformer ces pays insalubres en dunes arides et brûlantes, analogues à celles de la deuxième zone.

Nous nous sommes maintenant assez rapprochés du Tchad pour l'étudier en détail. Sa masse aquatique se compose des eaux de pluie, des crues combinées du Chari et de ses affluents, et enfin des ondes apportées par les nombreux bahrs qui lui restituent les eaux des cuvettes inondées; les

marécages des pays moussgou et kotoko ne sont pas d'un faible appoint, et lorsque la « terre cassée » tout entière lui amène son inondation, le lac subit progressivement une élévation de niveau.

La crue du Tchad atteint son maximum tous les ans vers le milieu de janvier, tandis que celle du Chari possède son étiage le plus élevé en octobre. L'intervalle compris entre ces deux maxima est de trois mois environ, et l'on voit de suite que le Chari serait impuissant à combler la cuvette lacustre, à lui seul. La majeure partie des eaux tchadiennes est donc fournie par les inondations de la brousse : cuvette moussgou s'écoulant par le Bahr Ourgué, cuvette kotoko desservie par le Bahr Afadé, inondations du Bas-Chari propagées vers le lac par de nombreux canaux, c'est de tout cet ensemble que résulte le plus fort de la crue du Tchad, crue constante ou peu s'en faut, dont l'étiage maximum ne dépasse pas 60 centimètres.

Mais puisque la crue est constante, pourquoi le lac subit-il un retrait régulier? pourquoi laisse-t-il à découvert des espaces considérables? pourquoi voit-on de vastes terrains plats se desséchant peu à peu?

Les causes provocatrices de tous ces effets semblent cependant très nettes. D'abord, le Tchad a peu de profondeur, celleci ne dépasse guère 4 mètres aux endroits les plus creux; sa superficie considérable, autrefois surtout, donne une prise formidable aux infiltrations souterraines et à l'évaporation due au vent et au soleil. En outre, l'absence parfois presque totale de pluies contribue à l'assèchement général. Il y a dix ans, les Kouris de la rive est purent gagner Koukawa, en traversant le lac à pied sec, avec leurs bestiaux, parce que les tornades firent à peu près défaut durant trois hivernages successifs. Il en résulte que les masses d'eau évaporées sont supérieures à l'apport des pluies, des fleuves et des canaux émissaires. Par suite, malgré la constance de la crue, le niveau du Tchad s'abaisse d'une manière continue.

h:VAPORATION CONTINUELLE.

HOf.UKRS n HAnJER EL-HAMISS. ENVIRONS DU TCHAD.

Cependant cette diminution progressive de niveau peut aller en décroissant, si les surfaces soumises à l'évaporation sont plus faibles par rapport à leur profondeur moyenne; si, par exemple, les eaux se retirent sur des cuvettes à fond moins poreux, ou sur des étendues plus creuses dans leur ensemble; et dans ce cas le Tchad tendra vers une position d'équilibre entre les eaux reçues et les masses évaporées. Dans le cas contraire, la baisse du niveau sera progressive et toujours la même, chaque année; le Tchad tendra dès lors à disparaître, tout porte d'ailleurs à le craindre. L'ex-grand lac africain est donc, on le voit, sous la menace d'une disparition probable ou d'un retrait considérable, et je pense que dans un avenir prochain, le Tchad sera réduit à l'état de plaine marécageuse tout à fait impropre à la navigation.

En l'état actuel, la barre du Chari dans le Tchad ne permet plus guère que l'"20 de tirant d'eau pour les embarcations, à

l'époque la plus favorable de l'année; dès le mois de mars et jusqu'en octobre, le vapeur Léon-Blot ne peut plus passer à pleine charge, et ses tentatives d'entrée dans le lac ont failli plusieurs fois le faire prisonnier. En saison sèche, le tirant d'eau permis est de 2 pieds. Une vieille théorie donnait à penser que le Tchad gagne vers l'ouest le terrain perdu à l'est ; il n'en est rien; la masse d'eau cède de tous côtés. La seule région où la rive n'ait point reculé se trouve entre 13°50' de latitude nord, et l'embouchure de la Komadougou Yoobé, qui forme cependant des bancs à sa sortie. Dans toute cette zone, la berge est très haute, c'est le seul endroit où l'on puisse atterrir sans être obligé de traverser 20 ou 25 kilomètres d'herbe et de vase. Quant à N'Guigmi, le village exploré par Barth et Overweg, il n'existe plus, son emplacement se trouve à 25 kilomètres dans les terres. Les indigènes ont rebâti cette agglomération que M. Foureau trouva près du lac même en 1899; mais depuis cette époque les eaux ont reculé, le nouveau centre est à 5 kilomètres de la rive. La même remarque s'applique à Kologo ainsi qu'à tous les anciens villages situés au bord du lac.

Quant à la rive est, elle se découvre de plus en plus. On peut, en effet, observer que le Tchad se divise en eaux blanches ou libres et en eaux noires ou vaseuses, et l'on trouve même au milieu du lac des hauts-fonds signalés par des touffes d'herbes. Toute la zone avoisinant le Kanem peut-être classée suivant trois genres de terrains différents : 1® les îles voisines de la rive est; 2" les îlots-bancs, îles à submersion intermittente, et 3° les bancs, hauts-fonds couverts d'herbes et voisins des eaux libres. Ces trois genres de terrains sont disposés en bandes parallèles à la côte est.

Sous l'influence des agents desséchants, et de l'hermattan principalement, les eaux s'évaporent; les sables sont accumulés sur la rive est par la brise du désert. Les canaux, parfois profonds, qui séparent les îles de la terre ferme présentent eux-mêmes des barres et des seuils, qui les déter-

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