LA TERRE GAGNE, LE LAC DISPARAIT
minent à se combler d'herbes progressivement et de plus interdisent entre eux toute communication. Il en résulte que peu à peu ces canaux se dessèchent et que les îles se relient à la terre ferme, tandis que le niveau du lac diminue. Mais en même temps, par ce fait même, les îlots-bancs se transforment en îles et les bancs en îlots-bancs, tandis que de nouveaux bancs d'herbe se découvrent à l'ouest au milieu des eaux libres. Tout marche ainsi par cycles d'années; la transformation est lente et progressive, mais elle est inévitable. Quant au Bahr el-Ghazal, « la rivière des gazelles », autrefois composé d'une multitude de petites rigoles descendant vers une dépression qui portait au Tchad les eaux du Fittri et du Bas-Kanem, c'est maintenant une suite interrompue de dunes, et tout le fond sud-est du lac est un véritable cul-desac, absolument impénétrable pour les embarcations^
M. Delevoye, au cours de son voyage avec le Benoît-Garnier, a d'ailleurs confirmé l'exactitude entière de cette explication; cet officier a fait sur la rive sud du Tchad des observations concordantes et signalé l'éloignement progressif des eaux par rapport aux rochers d'Hadjer el-Hamiss. De notre côté, pendant notre voyage de retour, nous avons également constaté que les villages de la rive sud-ouest se sont trouvés complètement isolés des eaux libres, et que le retrait de celles-ci a fait de grands progrès depuis quelques années. Enfin Lahure a suivi dans le Bas-Chari des itinéraires fort intéressants, confirmant d'une façon absolue tout ce que nous exposons ici. Nous conclurons donc à la diminution incessante de la surface du Tchad, au recul général des rives vers le centre, exception faite pour la partie comprise entre la Komadougou Yoobé et le parallèle 13o50', et nous ajouterons
1. Cette théorie est l'œuvre de M. l'enseigne de vaisseau Audoin qui nous la exposée d'après ses observations personnelles et d'après celles de son collègue, M. d'Huard. Je suis heureux de rendre hommage à ces deux officiers de marine, et c'est avec une confiance absolue que nous reproduisons ici la remarquable étude de M. Audoin.
que la circulation et la navigation sur le lac deviendront de plus en plus problématiques. Enfin les eaux du Tchad sont douces au milieu, natronées entre les îles de la rive est et mélangées de purin sur les côtes nord et sud.
Cela posé, résumons succinctement l'aperçu géographique de notre voyage.
Reportons-nous d'abord par la pensée à de nombreux siècles en arrière, à l'époque même où l'océan, qui recouvrait l'Afrique presque entière, disparaît sous l'influence d'un bouleversement du globe. Reprenons cette nappe liquide au moment précis où les cuvettes du plateau soudanais, surplombant l'océan et les vallées du Niger et de la Bénoué, restent comblées par une mer intérieure et surélevée, dont le flot va s'arrêter au pied des crêtes granitiques qui bordent la table africaine, par 380 mètres d'altitude environ. Sous l'influence des pluies et des crues, cette mer intérieure va déborder et déverser son trop-plein, elle arrachera la lisière de la table soudanaise, les vallées se dessineront et se creuseront, nous verrons apparaître celles du Niger et de la Bénoué. Dès que la formidable masse aquatique aura pris son essor vers le golfe du Bénin, des couloirs et des canaux se traceront, les ondes arracheront tout sur leur passage, la bordure déchiquetée du plateau soudanais se couvrira de roches mises à nu; le bloc granitique de Lata, qui sépare le Toubouri du Kabi, se découpera suivant les cônes rocheux franchis par la mission; la cataracte prendra naissance à ce moment précis. Mais pendant le répit de la saison sèche, la mer intérieure de l'Afrique centrale va se mettre en équilible, puis en repos, et son flot viendra mourir au pied des villages de Binndéré-Foulbé, à la limite extrême du Toubouri, aux avant-monts du pays laka, décrivant vers l'est une immense courbe pour atteindre les éminences du Dar-Four et du Ouadaï. Vers l'ouest, en échange, cette mer va dominer la rive droite de la Bénoué, et se propager sur la région de Timbouctou jusqu'au Foutah- Djalon. En un mot, le plateau du Centre africain sera recouvert