‹ La grande route de TchadChapitre 59 sur 79 · RENCONTRE DU COLONEL JACKSON · texte numérisé non relu

RENCONTRE DU COLONEL JACKSON

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cend vers le nord pour gagner le village d'Oulgo. Nous traversons d'impénétrables zones inondées, des rigoles, des nappes d'eau, et couchons à Manowaghi, où nous recevons une lettre du colonel Jackson qui nous attendait en arrière, à Ourgué.

Le colonel a dressé sa tente sous un bel arbre, à proximité du village; nous déjeunons ensemble, et devisons longuement et cordialement sur le pays au sein duquel se portaient nos travaux respectifs et nos observations. Le colonel venait en Afrique pour la première fois, il avait toujours servi dans les plus belles colonies anglaises. Lors des différends déjà lointains entre la France et l'Angleterre, il ne s'était pas très nettement expliqué pourquoi nous cherchions à propager notre influence au centre de l'Afrique avec autant de ténacité départ et d'autre; mais son opinion s'était nettement modifiée au cours de son voyage, et M. Jackson pensait que la possession ou l'occupation de tous ces territoires ne valait véritablement pas un échange d'aigreurs et surtout une perspective de conflit.

C'est avec un plaisir mêlé de sympathie, que j'ai fait connaissance de cet homme éminent et distingué. Nous avons longue-

ment disserté sur ce pays et nos appréciations furent des plus concordantes.

Le Bornou peut donner de l'aise et du bien-être à la population actuelle ; mais si le chiffre des habitants venait à s'accroître, la prospérité de chaque ferme diminuerait dans de notables proportions. Il faudrait alors créer des puits, installer des norias, irriguer et canaliser à grands frais ces terres inhospitalières pour augmenter leur rendement et propager les cultures. Mais le pays n'étant doué d'aucune richesse minière, et possédant peu de produits d'exportation, les frais d'écoulement des denrées s'élcvant à des prix excessifs, ce seraient là des installations agricoles très coûteuses, que le présent n'indique pasd'une façon formelle.

Il y a bien la question du bétail ; on en trouve de belles troupes aux abords mêmes du Tchad et dans le Bornou : c'est le bœuf à bosse ou zébou et le mouton à poil, tandis que les îles des Kouris, près de la rive est et du Kanem, donnent le pâturage à des espèces différentes; le bœuf est beaucoup plus grand, ses cornes sont très grosses à la base et fort longues, il n'a pas de bosse. Il serait prématuré de compter sur cette richesse; ainsi le territoire français du Chari compte environ 26 000 bœufs, et l'on n'en peut abattre que 1 350 par an, soit environ le vingtième, pour ne pas diminuer l'effectif qui maintient la reproduction. Il est évident que si l'indigène était un consommateur de viande comme nous, le bétail aurait vite disparu. Mais les Arabes, les Peuls et les Kouris sont très parcimonieux et fort économes de leurs bêtes, ils n'en retirent d'autre profit que celui du laitage et de ses dérivés.

Les Kouris sont des peuples sauvages réfugiés dans les îles du Tchad; ces indigènes possèdent beaucoup de troupeaux, mais ils se livrent au pillage et n'ont pas la conscience très tranquille. Dès qu'un danger les menace, on entend un coup de trompe; à ce bruit les troupeaux se rassemblent d'eux-mêmes, prennent le galop et d'île en île, traversant les canaux à la nage, s'enfuient sur la terre ferme. Pendant ce temps l'indigène saisit son bagage,

prend sous son bras une espèce de flotteur, pirogue minuscule en herbes, tressées, dont il s'aide pour se sauver à travers le dédale de mares et de canaux. Après quelques heures d'entretien fort agréable, je quittai le colonel Jackson, très ému de l'accueil de cet homme aimable et modeste; puis je rejoignis N'Gala où se trouvait notre campement.

Le Tchad baignait autrefois le pied de la dune sur laquelle est perchée la

pauvre ville de N'Gala, mais l'eau s'est retirée sur ces terrains à pente bien accusée, descendant vers le Tchad, en sorte que nous avons dû faire une étape de 22 kilomètres vers le nord pour gagner Oulgo, qui se trouve au bord du lac, sur le Bahr Boulou et près de l'embouchure même de cette rivière. Nous traversons des espaces entièrement déserts, véritables coins du Sahara, que la forêt abandonne de plus en plus. J'ai déjà insisté, dans un autre ouvrage, sur les effets produits par les feux de brousse et par le passage du bétail. Ici, comme le Peul sur les rives de l'Issa-Ber, le berger bornouan abat la cime des arbustes pour permettre à ses chèvres d'en brouter les frondaisons. L'arbre tombe à terre, le troupeau mange les feuilles, les branches meurent et deviennent bois sec. Le termite alors s'en

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