CONSIDÉRATIONS SUR LE OUADAÏ
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nie. Il valait mieux que ce bateau, le premier qui fendit de son étrave les eaux de la voie Niger-Bénoué-Kabi-Toubouri, restât sur l'élément qu'il avait conquis.
Le commandement du territoire militaire du Tchad est fort complexe et délicat. Les effectifs de troupes sont nombreux, les vivres rares, les ravitaillements difficiles, la misère du pays se reflète sur le corps d'occupation et vient sans cesse accroître ses fatigues. En outre, le territoire est très vaste, il s'ensuit que les postes du Bas-Chari sont fort éloignés les uns des autres. D'autre part, la question du Ouadaï est une préoccupation constante pour l'autorité militaire qui dirige les territoires du Tchad. Le lecteur se rappellera, sans doute, ce que nous apprirent, à Koukawa, les Marocains arrivés d'Abécher, et je pense que leurs paroles donnent le ton juste à ce sujet. Il serait glorieux évidemment de tenter la conquête de ce pays, dont la valeur est toutefois discutable. On en a fait des descriptions alléchantes parfois, mais il faut se garder de les accepter sans contrôle. Il semble bien difficile, en effet, que le Ouadaï échappe à la misère régnant au troisième territoire militaire, et dans le Centre
africain, il n'existe aucune raison pour que, de prime abord, la prospérité renaisse là où cessent les terres arides du Fittri, pour disparaître à nouveau de l'autre côté d'Abécher. Quoi qu'il en soit, les Ouadaïens agacent nos troupes et les rendent parfois impatientes de combattre, mais il faut envisager l'éventualité d'une colonne avec beaucoup de calme. D'abord, la distance entre Abéchcr et Fort-Lamy dépasse 700 kilomètres, la route est à peu près inculte, déserte, et chose plus grave, sans eau durant une grande partie de l'année. De plus, il est difficile, sinon impossible, de dégarnir les postes pour disposer de tous les effectifs, en sorte qu'une colonne de quatre cents hommes environ éprouverait de grosses pertes, contre les seize mille fusils ouadaïens. Enfin, en admettant même une réussite complète, il faudrait occuper Abécher avec une troupe assez forte, dont le soutien et les ravitaillements seraient extrêmement onéreux et pénibles.
A défaut d'une occupation militaire brusquée, il est bon de continuer les relations pacifiques actuelles, d'essayer une pénétration lente et peut-être plus sûre par les transactions commerciales ou par tout autre moyen. La politique a beaucoup d'importance auprès des indigènes surtout lorsqu'elle est patiente et avisée. Le commandant Largeau, qui savait le poids de ses responsabilités, n'a cessé de peser toutes les conséquences de ses actes; ses émissaires et ses courriers l'ont mis au courant des moindres événements du Ouadaï, et grâce à sa connaissance parfaite de la langue arabe, il était difTicile de l'induire en erreur. Il est donc resté dans une position d'attente pacifique; mais armée, prêt à l'offensive en cas d'attaque, mais se rendant un compte exact de ses ressources, en troupes, en munitions et en vivres. C'était la plus judicieuse ligne de conduite. Pour prendre le Ouadaï et pour l'occuper ensuite, il faudrait plus de mille hommes, et combien grands seraient les frais de cette colonne avec ses conséquences! L'objectif en vaut-il réellement la peine? c'est tout au moins douteux. Selon nous, il vaut mieux, si toutefois la chose est possible, attendre
que le temps ait fait son œuvre et rester vigilant en face, mais assez loin, de ces régions, de manière à éviter l'exode des populations. Nous devons aller au Ouadaï pour y délimiter notre
zone d'influence, mais l'heure de cette prospection n'a pas encore sonné.
Les richesses attribuées à cette suite ininterrompue de dunes brûlantes et de bas-fonds marécageux ne paraissent pas susceptibles, pour longtemps encore, de nous dédommager des frais énormes d'une telle opération ; nous avons déjà bien assez de notre occupation du Bas-Chari sur lequel nos troupes ont à peine de quoi se nourrir.
En un mot, la question du Ouadaï est grosse de conséquences, et si les circonstances nous permettent de mettre le temps de la partie, ce seront des existences précieuses et des fonds importants conservés au pays.
Le 7 janvier 1904, la mission quittait Fort-Lamy, traversait le Chari et couchait au village de Kabé, riverain du Logone. Le lendemain, je retrouvais, à Karnak, l'aimable et cordial M. Sandrock tout à fait rétabli de ses fatigues, et dans un état de prospérité qui le rendait méconnaissable. Il nous donna des guides, et nous indiqua la route à suivre pour traverser le pays kotoko. Les inondations s'étaient écoulées en grande partie vers le Tchad, mais il restait encore beaucoup d'eau, et durant six jours, il nous fallut chercher le sentier qui disparaissait dans la vase.