‹ La grande route de TchadChapitre 66 sur 79 · N O US S O MM E S AT TA O UÉ S · texte numérisé non relu

N O US S O MM E S AT TA O UÉ S

300 mètres en vue du village ; le mur en pierre était couvert de sauvages armés de flèches et de lances; en outre, un groupe de deux cents cavaliers environ, cuirassés, couverts et blindés des pieds à la tête ainsi que leurs chevaux, se tenait sur notre gauche, entre nous et la rivière, prêts à tomber sur nos bagages. Tous les villages voisins s'étaient donné rendezvous dans la place, en sorte quenousavions plus de mille guerriers à combattre. Nos quelques fusils n'étaient vraiment pas superflus.

u.\ c.uicuriiiai foli.bic, chapiîai- blinui';, cuirassé

AUTICULlil! lîT CIIKVAI. CAPAHAÇONMJ.

Nous fîmes des signaux, nous essayâmes de nous approcher

LA GRAND /i BOUTE DU TCHAD.

pour parlementer, mais une grêle de flèches vint s'abattre à nos pieds. Il fallait cependant traverser le village, puisque la route y passe, et nous ne pouvions ni reculer devant des sauvages, ni nous laisser massacrer ou dévaliser sans nous défendre et sans mot dire.

Aux premiers coups de feu, les cavaliers furent sérieusement éprouvés et se débandèrent pour gagner la rivière; j'avais cru prudent de m'en débarrasser tout d'abord et de leur ôter toute velléité agressive à rencontre de notre chargement. En voyant l'inefficacité de leurs cuirasses, ils s'empressèrent donc de prendre le large. D'autre part, nous avions trop peu de cartouches pour les gaspiller contre un mur; à chaque coup de fusil, les défenseurs se cachaient et se relevaient, comme mus par des ressorts, pour nous envoyer des flèches et des sagaies. Soutenus par quelques feux de salve, nous approchâmes du rempart, essayant de nous abriter pour le mieux. En quelques bonds rapides, nous sautâmes sur le mur et nous entrâmes par les baies sous une grêle de projectiles, prenant les Moundangs à revers. Nos Sénégalais montraient un entrain remarquable ; les sauvages furent stupéfaits de cette audace, aussi s'enfuirent-ils comme un vol de moineaux, laissant à terre quelques-uns des leurs; le village était à nous.

Ce fut très vite fait et, fort heureusement, je ne perdis aucun de mes compagnons. Seul, un de nos hommes reçut une flèche au moment où il épaulait son arme à côté de moi; la lame traversa le biceps de part en part, et le pauvre diable criait : « Otele, ôte-le! » Je dus faire un effort immédiat pour arracher le fer qui sortait par l'ouverture opposée; fort heureusement, nous possédions le contrepoison; la blessure fut promptement lavée, saupoudrée, et le blessé but avidement un breuvage renfermant le même antidote. Tout cela n'avait pas duré plus d'une heure. Nous fîmes ensuite l'inspection du village, et nous trouvâmes en d'étroits cachots, humides et noirs, de toutes jeunes femmes entravées par des anneaux de fer, et qui devaient, avant peu, grossir les marchés d'esclaves. Après avoir rendu la liberté à

GONTHIOMÉ SE CONVERTIT A L fSLAM.

tout ce bétail humain, la mission continuait sa route. Mais ce ne fut pas sans courir de gros risques, car le chemin s'enfonçait dans une épaisse forêt de palmiers couverte de hautes herbes, et les naturels se glissaient dans ce dédale pour tâcher de nous surprendre.

Gonthiomé sembla très heureux de nous revoir; il paraissait ignorer la conduite de son lieutenant, et lorsqu'il en connut les détails, cet homme, très maître de soi, répondit que lui-même avait peur de l'arnado de Trêné, dont il reprouvait les méfaits, que ses intentions à mon égard étaient des plus pures, que j'étais son père, sa mère et sa famille, tout à la fois, (compliment très flatteur, d'ailleurs), et que dans le but de s'améliorer et de conjurer la malédiction du ciel, il s'était, depuis mon départ, converti à l'Islam. Je ne fus pas, en effet, médiocrement surpris de voir des marabouts

installés à Léré, et de constater l'existence d'une mosquée construite au seuil même du palais de Gonthiomé.

Malgré cela nous avions éprouvé uns confiance très relative vis-à-vis des intentions de notre hôte. Après avoir formé, devant sa demeure, une sorte de barricade avec nos bagages, je résolus de veiller pour éviter toute surprise.

Mais cependant, malgré toute ma résistance, et bien que j'aie passé la faction debout et l'arme au poing, je ne pus résister au sommeil. Nos fatigues avaient été tellement grandes que mes yeux se fermèrent vers quatre heures du matin, et c'est dans cette position que le disque étincelaiit du soleil me surprit.

PAYS PEir, : BlNNDliRE-FOULBE.

UNE CAPTIVE PRÈS DES PUITS d'iXDIGO.

Les Moimdangs s'étaient agités toute la nuit; à chaque instant, les ossements suspendus à la porte royale, tintaient sous la poussée de nouveaux visiteurs. Ces gens se concertaient entre eux pour nous jouer un mauvais tour et la silhouette du factionnaire produisit, sans aucun doute, un effet salutaire pour la mission. Aussi, je laisse à penser combien le bon accueil du roi de Diaionmé dut nous réconforter. Nous passâmes les deux jours suivants dans cet hospitalier village, dormant à poings fermés et réparant nos forces pour être en mesure de supporter les chaleurs accablantes que nous devions subir sur la Bénoué.

A Trêné, Lahure et Tissier s'étaient comportés comme des soldats très braves, ayant un profond mépris du danger; leur conduite exemplaire m'avait confirmé dans l'excellente opinion que j'avais acquise en cours de route à leur égard.

Cependant, il fallait songer aux éventualités possibles; M. Dclevoye nous avait rejoints à Binndéré-Foulbé, mais il était resté dans cette ville pour en déterminer une fois de plus l'exacte position. Je pris donc toutes les mesures nécessaires pour faciliter ses étapes; je déposai des arrhes et des cadeaux sur sa route ^ j'en fis surveiller les abords; les villages lui préparèrent des vivres, et c'est avec un véritable soulagement que j'appris son arrivée sans encombre et tout près de nous, le lendemain même, à Bipâré, chez notre ami Goro, qui lui fit le meilleur accueil, durant le cours de ses observations astronomiques. Le 1er février, la mission prenait un repos d'un jour à Garoua, M. le capitaine Thierry nous y reçut d'une façon très aimable.

A partir de Garoua, la route traverse des territoires pauvres et dépeuplés, mais les montagnes voisines de la rivière lui donnent un aspect des plus pittoresques. Quelques jours après, nous étions tous réunis à Yola, nos travaux étaient terminés; le 16 février, nous descendions la Bénoué pour rentrer en Europe. Nos porteurs avaient été bien nourris, des repos fréquents, des

1. M. Develoye revint directement à Léré par Berlé; cette route était des plus pacifiques.

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