‹ La grande SerbieChapitre 100 sur 119 · VICTOIRES DE LA DR IN A · texte numérisé non relu

VICTOIRES DE LA DR IN A

Dans cette crise suprême, la Serbie fut sauvée par la constance et le rare talent de ses généraux, par l'admirable énergie de son souverain, avant tout, par Tincomparable héroïsme du peuple qui, tout entier, à la face de l'Europe stupéfaite d'admiration, fit face à l'envahisseur.

Les renseignements que nous possédons sur la campagne de 1914 sont encore trop rares et trop fragmentaires pour que nous nous risquions à en entreprendre un récit détaillé. Les grandes lignes des opérations ont été indiquées avec une magistrale clarté par le critique militaire très distingué qui signe Champaubert, dans rillustralion du 13 mars. Nous ne pouvons que résumer son récit.

Les lenteurs coutumières à l'état-major autrichien, — singulières après la précipitation avec laquelle les négociations ont été conduites, — laissent aux Serbes le temps de concentrer leur forces et, quand l'ennemi franchit la Save et la Drina (12 août), ils se ruent sur les Austro-Hongrois et enlèvent, dans un assaut splendide, les hauteurs du Tser (17 août). Le centre des ennemis ainsi brisé et leurs colonnes d'attaque séparées, ils poussent l'envahisseur baïonnette dans les reins, au sud dans la vallée de la Lechnitsa et du ladar, au nord dans les environs de Chabats. Les Autrichiens se replient en désordre, abandonnant 4000 prisonniers, 50 canons, une énorme quantité de munitions de toutes sortes. Le 24 août, les victoires du Tser, du ladar, et de Chabats ont complètement nettoyé le territoire serbe.

Les vainqueurs prennent l'offensive et, appuyés par les Monténégrins, arrivent dans les environs de Sarajevo. Ils sont ramenés en arrière par la seconde invasion autrichienne. Pendant huit semaines, ils contiennent les divisions qui ont réussi à prendre pied sur la rive droite de la Drina, et défendent avec un

admirable acharnement les hauteurs de Groutchévo, de Kroupanié et de Petchka (septembre-novembre). A la fin, leurs munitions commencent à s'épuiser; les assaillants reçoivent sans cesse des renforts et disposent d'une écrasante supériorité numérique. Le Kroupanié est perdu, et le général Poutnik, par une décision qui est peut-être inspirée par la manœuvre du général Joffre au mois d'août et qui, dans tous les cas, n'a pas eu des résultat moins heureux, pour éviter un enveloppement possible, ordonne la retraite. Comme notre concentration en arrière, elle s'effectue dans un ordre splendide, interrompue par de vigoureux retours offensifs qui infligent à l'ennemi des pertes considérables. Jamais peut-être les Serbes n'ont donné des preuves plus manifestes de leur solidité et de leur valeur morale.

D'un bout à l'autre du monde cependant, non seulement chez les alliés, mais chez tous ceux dont l'âme n'est pas fermée au sentiment de la justice et de l'honneur, l'angoisse étreint les cœurs. Le couvercle du cercueil, sous lequel depuis cinq siècles étouffent les vaincus de Kosovo, va-t-il être de nouveau scellé par les croquemorts viennois? Les triomphateurs de Koumanovo n'auront-ils affranchi leurs frères que pour tomber, les reins cassés et les jarrets coupés, sous la dure main magyare? Les nouvelles sinistres se succèdent. Le 2 décembre, Belgrade est occupée. Le commandant en chef de l'armée autrichienne offre à François-Joseph, en cadeau de joyeux anniversaire, la capitale de l'ennemi. Kragouïevats, le centre militaire du royaume, est en péril; dans huit jours, INich sera occupé. C'est comme un horrible glas de mort; l'on détourne involontairement la tète, pour ne pas assister aux affres suprêmes.

Le 9 décembre, les divisions autrichiennes qui descendent sans inquiétude les pentes du Souvobor,

VICTOIRE DU ROUDNIK 293

au sud-est de Valiévo, se heurtent aux avant-gardes serbes que, sur Tordre du général Poutnik, le général Michitclî a lancées en avant. Cette fois encore le massif du Roudnik dresse contre l'envahisseur son infranchissable barrière. Le roi Pierre est accouru pour tomber ou vaincre avec ses troupes ; le général Poutnik, comme à la Brégalnitsa, donne à tous l'exemple de la résolution. Les régiments, qui n'avaient cédé le terrain que pied à pied et sur Tordre exprès de leurs chefs, n'attendaient que le moment de reprendre Toffensive. Soldats et chefs, tous s'entraînent mutuellement, communient dans la même volonté sublime de triomphe et de sacrifice. Le général Michitch, dont la conduite pendant ces jours de crise, a été splendide, dans une offensive vigoureuse, ne laisse pas une minute de répit à l'adversaire, et son ardente poursuite transforme en débâcle la retraite des Autrichiens. Le lo*^, le 16° et une partie du 19'^ corps sont presque anéantis et leurs débris se réfugient au delà de la Drina au milieu du plus horrible désordre. Menacé à l'ouest, acculé au Danube, le reste de l'armée autrichienne essaye en vain de défendre les collines qui entourent Belgrade, et le 15 décembre, le roi Pierre rentre dans sa capitale affranchie. Les Serbes ont ramassé 50 000 prisonniers, 120 canons. Depuis lors, les Autrichiens n'ont pas osé recommencer l'attaque.

La guerre n'est pas terminée et les Serbes peutêtre auront de nouveaux assauts à repousser. Il est plus probable qu'ils pénétreront sur le territoire de la Hongrie, pour marcher vers Budapest ou Sarajevo et Zagreb. Le répit que leur ont valu leurs victoires, leur a permis de donner à leur armée un repos indispensable, de compléter leurs approvisionnements et de réorganiser leurs cadres terriblement affaiblis par les combats antérieurs. Le typhus et le

choléra qui ont ravagé tout le pays et ont emporté des milliers de victimes, combattus par le service sanitaire avec un dévouement égal à celui qu'avaient montré les soldats, ont été arrêtés et n'ont pas atteint sérieusement les forces de combat. Les jeunes recrues se sont rapidement entraînées au contact des vétérans éprouvés par les guerres antérieures. L'armée est donc prête à toutes les épreuves et elle attend avec confiance le moment de recueillir de nouveaux trophées.

Elle brisera définitivement Torgueil magyar et rendra à jamais impossible le retour des crimes stupides et féroces qui ont déshonoré l'armée austrohongroise. Devant la postérité, l'Allemagne n'aura pas à porter seulement le poids de ses odieuses turpitudes; elle sera responsable de l'abominable enseignement qu'elle a donné aux gouvernements et aux peuples qui, pour leur malheur, ont accepté sa désastreuse influence. A son exemple, les Autrichiens ont entrepris une guerre d'extermination, et ils se sont proposé non seulement de vaincre et de soumettre les Serbes, mais de les supprimer. Ils ont voulu anéantir la race, abolir son passé, effacer son histoire, lui interdire tout espoir d'avenir; plus implacables que n'avaient jamais été les Turcs, ils ont appliqué les méthodes scientifiques à une œuvre de ruine et de mort et, quand on lit le récit de leurs sataniqucs exploits, la consternation qu'on éprouve devant la dégradation des bourreaux vous étrcint le cœur d'une telle angoisse qu'on en oublie presque la pitié que l'on doit aux victimes. Quand M. le professeur Reiss, à son retour de Serbie, a apporté à la Sorbonne les résultats et les preuves de l'enquête qu'il avait, avec une constance presque surhumaine, poursuivie dans les provinces désolées par le général Potiorek, tous les auditeurs ont frémi d'horreur et

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