LA CROATIE EN
un tel degré de surexcitation maladive qu'ils en perdaient tout sens moral. A Zagreb, on condamnait ainsi à huit jours de prison quelques dames qui avaient envoyé des fleurs à Youkitch après sa condamnation.
Au milieu de cette fermentation universelle, c'était vraiment tenter Dieu que d'envoyer François-Ferdinand à Sarajevo. Personne n'était plus détesté des Serbes, parce qu'il courtisait les Catholiques extrémistes, que les Orthodoxes considéraient comme des traîtres et les pires ennemis de la patrie. Sur tout le territoire yougo-slave, on célébrait à ce moment l'anniversaire de la bataille de Kosovo, et il est facile d'imaginer, au lendemain de Koumanovo, le paroxysme d'enthousiasme auquel étaient montées les âmes. M. Pachitch, discrètement, essaya d'indiquer au Ballplatz les périls auxquels s'exposait l'Archiduc; le 21 juin, le ministre serbe à Vienne avertit le ministre des Affaires étrangères que son gouvernement avait des raisons de croire qu'un complot s'organisait en Bosnie. Le Chancelier ne tint aucun compte de cet avis, et il écarta avec le même dédain les indications de la police de Belgrade sur Cabrinovitch, qui lancera les premières bombes. Ce Cabrinovitch était un anarchiste bruyant, et l'on s'étonne de la facilité avec laquelle il voyageait dans la monarchie. Cette surprise diminue quand on apprend que Cabrinovitch, comme le célèbre Nastitch, était fils dun mouchard et qu'il a fait au procès des révélations aussi abondantes que suspectes.
Le 28 juin, dans la matinée, Cabrinovitch lança sur la voilure de l'Archiduc deux bombes qui ne l'atteignirent pas. Quelques personnes pressèrent alors François-Ferdinand de renoncer à la promenade qu'il devait faire l'après-midi dans la ville. 11 hésita. Le général Potiorek intervint. « Je connais mes
Bosniaques, il n'y a jamais deux attentats dans la même journée. Vous manqueriez une ovation splendide. » Excellent général 1 — On aurait résolu d'envoyer à la mort l'héritier du trône, qu'on ne s'y prendrait pas autrement. — Quelques heures après, Prinzip, de deux coups de revolver, tuait l'Archiduc et sa femme.
Prinzip était un garçon chétif, nerveux, taciturne; pendant les guerres balkaniques, 4 était venu à Belgrade pour s'y enrôler; on ne l'avait pas accepté et il avait quitté la ville. Il y reparut quelques mois plus tard, entra au gymnase : c'était un bon élève, appliqué, la mémoire facile. Il ne fréquentait guère que ses compatriotes. « Il n'y a eu dans cette afTaire, a-t-il affirmé après sa condamnation, aucune instigation venue du dehors. Cabrinovitch a raconté le contraire; il a menti. » II est vraisemblable en effet que Prinzip était un isolé, et il est certain qu'il n'avait et ne pouvait avoir aucun rapport avec le gouvernement serbe. « C'est une pure stupidité, écrivait le journal socialiste tchèque, L'Académie (août 1914), que de représenter l'attentat comme le résultat d'un vaste complot, appuyé ou môme organisé par la Serbie. L'héritier du trône est tombé victime du régime insensé qui, en Bosnie, maintient depuis plus de trente ans le servage, qui remplit d'étrangers les fonctions publiques, livre les richesses du pays au pillage des spéculateurs éhontés de Vienne et de Budapest, qui, au lieu d'écoles, couvre la province de gendarmeries, de casernes et de geôles, qui persécute les Orthodoxes. Il est tombé victime delà politique slupidequi, dans son aveugle chauvinisme , mène contre les Yougo-Slaves une guerre impitoyable. Les auteurs de celte politique devraient être traduits devant la cour d'assises en môme temps que les meurtriers. »
L'ATTENTAT DE SARAJEVO ll'i
« L'héritier du trône, disait au contraire à Sarajevo le président de la Diète, était entouré par plus de dix conspirateurs. Si Prinzip lavait manqué, un autre à côté se préparait à tirer sur lui. On a trouvé une bombe dans les branches d'un arbre, sur la route du cortège. Deux boml^es avaient été placées sous la table de la salle à manger; une troisième, dans la cheminée. »
Malheureux Habsbourgs, dont la police se recrute sans doute à l'institut des Jeunes-Aveugles!
François-Joseph accueillit la nouvelle de la mort de son neveu avec une résignation chrétienne. Dans les cercles officiels, le calme se colorait d'une secrète satisfaction. M. Jacques Blanche est stupéfait de la férocité avec laquelle, dans l'entourage immédiat de Guillaume II , « on déchiquette ce cadavre et on célèbre une danse du scalp... sur cette vieille culotte de peau ». [Revue de Paris, 19 mars 1915.)
Ce « mort que Ton enterre sans regret » fournit à la Chancellerie l'occasion si longuement attendue. « Pendant tout l'hiver, a écrit M. Gibbons, le correspondant du New-York Herald, peu suspect de sympathie pour les Serbes, la police austro-hongroise avait été aux aguets. Elle n'avait pas pu trouver un casus belli. Le Cabinet de Belgrade avait évité tous les pièges qu'on lui avait tendus. »
Il s'agissait maintenant d'exploiter contre lui l'émotion sentimentale déchaînée par la folie de Prinzip.
J'ai déjà étudié en détails les manœuvres de la diplomatie austro-allemande pendant le mois de juillet dernier; je ne referai pas ce récit. Le Livre rou^e autrichien, dont je n'avais pas encore le texte allemand, quand j'ai écrit mon livre, La Guerre, prouve cependant, plus clairement encore la volonté préconçue « de faire de la tragédie de Sarajevo un
procès contre les Serbes et tous les Yougo- Slaves, de manière à justifier les Friedjung et les Forgach et à relever le prestige de la monarchie dualiste à l'intérieur et à l'extérieur » {Livre serbe, n° 25).
« L'obligation du gouvernement serbe, dit la note officielle du 25 juillet, était de changer toutes les tendances de sa politique et d'entretenir avec nous des relations amicales de bon voisinage. » [Livre rouge, p. 103.) C'est-à-dire que le crime du roi Pierre a été de rejeter le pacte de vasselage qu'avait contresigné Milan. L'amitié ou la mort ; — c'était l'alternative que Guillaume II, l'épée à la main, proposait à la France I
« Il faut régler nos comptes avec la Serbie, écrivait le ministre d'Autriche à Belgrade, le baron de Giesl. Pour que notre monarchie conserve sa situation de Grande Puissance, pour môme qu'elle subsiste comme Grande Puissance, une guerre est inévitable. Si nous hésitons à fixer clairement nos rapports avec notre voisine, nous aurons notre part de responsabilité dans les difficultés et les conditions défavorables du combat futur, qui doit nécessairement, tôt ou tard, être engagé. Si nous sommes résolus à présenter des exigences considérables, unies à un contrôle réel, — car seul ce contrôle pourrait nettoyer l'écurie d'Augias du travatl d'agitation panserbe, — nous devons envisager toutes les conséquences possibles de notre action et avoir, dès le début, la volonté arrêtée et ferme de faire aboutir nos demandes. Des demimesures, de longues négociations pour aboutir à un compromis pourri seraient le coup le plus dur qui pût atteindre le crédit de l'Autriche en Serbie et sa situation en Europe. » [Livre rouge, p. 14.)
Il ne devait pas être précisément commode à M. Pachitch de négocier avec un agent qui avait de la diplomatie celte conception bien personnelle, et la simple présence à Belgrade d'un pareil foudre de
guerre est pour la politique viennoise une condamnation sans appel.
A la première nouvelle de l'assassinat, le ministère serbe, de sa propre initiative, prend les mesures propres à dégager sa responsabilité. 11 arrête immédiatement les fêtes officielles et charge M. lovanovitch de déclarer au comte Berchtold que « la Serbie réprouve de la manière la plus énergique le crime de Sarajevo et qu'avec la plus entière loyauté elle fera tout ce qui lui sera possible pour supprimer les agitateurs. Si on lui signale dans le Royaume des complices des coupables, ils seront traduits devant les tribunaux » ; il rappelle qu'il n'a rien négligé « pour établir sur des bases solides les relations de voisinage avec l'Autriche. L'Autriche sait qu'à ce point de vue, on a déjà obtenu quelques résultats. La Serbie veut poursuivre cet effort. {Livre serbe, p. 6, 30 juin.)
Le comte Berchtold, qui, pendant toute la crise, ne daigne pas recevoir une seule fois le ministre serbe, renvoie M. lovanovitch au premier chef de section, le baron Macchio, qui se renferme dans des insinuations vagues, ajoute cependant que « personne n'accuse le gouvernement ni le peuple serbes ». [Livre serbe, 3 juillet, p. 14.)
Pendant qu'il ourdit ses trames dans un silence mystérieux, le Chancelier déchaîne les passions chauvines et cléricales. A Sarajevo, à Mostar, à Touzla et ailleurs, des manifestations de loyalisme se terminent par le pillage des maisons serbes. A Zagreb, la police pousse en avant les Frankistes, pour réveiller entre les Croates et les Serbes des dissensions mal éteintes, — d'ailleurs sans aucun succès. A Vienne la presse socialiste-chrétienne, qui reçoit son mot d'ordre du célèbre Bureau littéraire du ministère des Aflaires étrangères, organise des démonstrations tumultueuse devant la Légation de Belgrade. Tandis
que les Serbes de Bosnie ne sont jamais désignés en Autriche que sous le nom de Bosniaques ou d'Orthodoxes de Bosnie, dès le 28 juin, les éditions spéciales des journaux annoncent en gros caractères que FArchiduc a été assassiné par deux Serbes. Le Bureau hongrois de Correspondance fournit en abondance à la presse de prétendues révélations des inculpés qui mettent en cause le gouvernement serbe. {Livre serbe, p. 17.)
Le Correspondenz-Bureau impérial et royal inonde l'Europe de fausses nouvelles : des journalistes austro-hongrois ont été assassinés à Belgrade; M. de Giesl a été insulté, les biens et la vie des sujets autrichiens sont menacés en Serbie. Le vice-consul, M. Podgraski, effaré, accourt auprès de M. Pachitch : un complot va éclater la nuit suivante; on organise dans l'ombre un massacre des Allemands. Le président du conseil essaie de calmer l'émoi, plus ou moins sincère, de son interlocuteur : le calme est complet dans la ville; il va d'ailleurs prévenir le ministre de l'Intérieur, qui prendra les mesures nécessaires. La nuit se passe en elTet dans la plus absolue tranquillité. La presse hongroise n'en dénonce pas moins riiorrible conspiration, heureusement déjouée par la vigilance de M. Podgraski : « en elTet, quelque chose devait se passer.... M. Pachitch lui-même avait dit qu'il en avait entendu parlerl » {Livre serbe, n" 30.) Toutes les affirmations de la Chancellerie autrichienne sont de cette valeur.
Le comte Szapary présente à M. Sazonov la liste des attentats politiques qui ont été commis en Autriche. — « Mais est-il démontré qu'ils ont tous leur origine à Belgrade? —
« ils sont le résultat de l'agitation serbe. » {Livre rouge, n" 27.) M. Gauvain, un des journalistes français qui connaissent le mieux l'Autriche, dans un article
LULTIMATUM DE L'AUTRICHE 283
de la Revue des Sciences politiques, a souligné les procédés de raisonnement des diplomates autrichiens. « L'argumentation de M. Giesl, écrit-il, mérite de passer à la postérité. Après avoir formulé ses griefs, il ajoute : « Qu'il me soit épargné cVen fournir des preuves et des exemples : on peut les avoir à bon marché partout et toujours, dans les cercles et la société politique comme dans le bas peuple, dans tous les partis ! Je tiens pour un axiome connu que la politique de la Serbie est fondée sur la séparation des territoires habités par les Yougo-Slaves. » (Livre rouge, n° 67.)
Avec de semblables habitudes d'argumentation, le Ballplatz aurait dû depuis longtemps déclarer la guerre à l'Allemagne et à l'Italie, et la propagande de la Société Dante Alighieri ou des diverses associations pangermanistes était autrement dangereuse et forcenée que celle de la Narodna Odbrana.
« A quoi bon vous donner la peine de nous remettre un dossier, si vous ne nous laissez pas le temps de l'examiner », demandait M. Sazonov au comte Szapary.
« Les résultats fournis par notre propre enquête nous suffisent », répond l'ambassadeur, et le comte Berchtold ajoute que le mémoire de l'Autriche n'a nullement pour objet d'inviter les Puissances à donner leur opinion sur les faits. [Livre rouge, p. 89.) — En d'autres termes, on demande à la Russie d'assister à regorgement de la Serbie, et on ne lui reconnaît pas le droit d'examiner les accusations que l'on prétend faire peser sur elle.
La hâte avec laquelle le Ballplatz entend procéder s'explique d'ailleurs, si l'on parcourt le réquisitoire autrichien et les pièces justificatives qui y sont annexées.
Le comte Forgach ferait vraiment mieux de chan-
ger de carrière, et, après cette nouvelle épreuve, ses meilleurs amis seront obligés de convenir que, dans la profession de faussaire et de calomniateur qu'il a adoptée, il n'a aucun avenir. Il est difficile d'imaginer un dossier moins bien établi, plus creux et, par moments, plus grotesque, que celui qu'il présente à l'Europe.
Preuves de la responsabilité du gouvernement serbe dans l'attentat :
Devant la salle de réception du ministre de la guerre serbe, trois panneaux décoratifs représentent des victoires serbes; le quatrième symbolise les ambitions yougo-slaves : l'aurore se lève sur un paysage de plaines (Hongrie méridionale) et de montagnes (Bosnie). [Livre rouge, p. 87.)
M. Pachitch n'aurait-il pas dû plutôt être accusé de haute trahison, puisque le peintre n'avait nulle part représenté la mer, ce qui prouve d'une manière incontestable que le ministre renonçait à la Dalmatie?
Un sujet autrichien voulait se présenter au consulat pour y révéler qu'il avait des raisons de supposer qu'un attentat se préparait contre l'Archiduc. Cet homme aurait été arrêté par la police serbe, au moment où il se disposait à entrer au Consulat. {Livre rouge, p. 80.) — Oui est ce sujet autrichien? Comment la police qui l'aurait arrêté, a-t-elle été prévenue?
Prinzip s'introduit en Bosnie sous un faux nom, avec un passeport que lui fournissent ses complices de Serbie. Il ne se rappelle pas quel était ce nom. {Livre rouge, p. 78.)
Absence de mémoire étonnante chez un jeune j homme que ses maîtres nous représentent comme un bon élève, — singulièrement dangereuse aussi ! — 11 est vrai ([u'avec la police autrichienne....
Les adhérents de la Narodna Odbrana sont légion.
Nous nous en étonnons peu, quand nous apprenons comment elle recrute ses conspirateurs.
Un de ses enrôleurs rencontre un certain Klaritch et l'invite à venir che': lui. — «■ Écoute, je vais te raconter quelque chose. Je ne te connais pas. Est-ce que tu ne me trahiras pas ? N'importe, je te le dirai; si tu en as le cœur, trahis-moi. » — Aimable ingénuité 1
Un autre témoin dit que cette terrible Narodna Odbrana qui, d'un signe de tête, ébranle la monarchie dualiste, compte en Bosnie-Herzégovine 23 membres (p. 69).
Prinzip et Cabrinovitch, pour se procurer des armes, s'adressent aux deux principaux chefs de la Narodna Odbrana : — « évidemment parce que dans le cercle des criminels il était déjà de tradition de s'adresser à eux. «
Par un malheureux hasard, ces fournisseurs patentés de bombes et de brownings ne sont pas à Belgrade (p. 46).
Le pittoresque continu fatigue. A poursuivre la démonstration, je courrais grand risque de lasser le lecteur. Pour montrer cependant l'irrémédiable légèreté avec laquelle travaille la Chancellerie autrichienne, je signalerai seulement encore la façon dont a été faite la traduction française remise par le comte Szceczen à M. Bienvenu-Martin. — Après avoir procuré des armes à Prinzip et Cabrinovitch, lisons-nous dans cette pièce mémorable {Livre Jaune, p. 95), les instigateurs serbes se préoccupèrent « d'assurer un moyen spécial non désiré d'assurer le secret du complot. Ils apostèrent Zian Kali avec l'indication que les deux auteurs, après l'attentat devraient se tuer, acte de précaution qui devait leur profiter en première ligne, car le secret leur enlevait le faible danger qu'ils avaient assumé dans
celte entreprise. La mort sûre pour les victimes de leur détournement, souligne le texte, la pleine sécurité pour elle-même, telle est la devise, aujourd'hui connue de la Narodna. » — Féroces, fourbes et lâches, c'est toute la Serbie en trois mois.
Qu'est-ce que c'est cependant que ce Zian Kali au nom bizarre, que Ton aposte et que l'on ne revoit plus. — Quand j'ai enfin reçu le texte, j'ai compris : — sie slellten Ziankali mit der Weisung bei dass sich die Taeler nach vollbrachtem Anschlag damit entleiben. [Livre rouge, p. 47.) — « Les instigateurs joignirent aux brownings et aux bombes une dose de cyanure de potassium, en invitant les auteurs de l'attentat, quand ils auraient accompli leur acte, à s'en servir pour se suicider. » — Il serait intéressant de savoir si l'on a demandé à la Serbie l'extradition de Zian Kali!
Dès le début, le comte Berchtold a annoncé qu'il n'admettait pas de discussion. Il a si peur de voir son ennemi se dérober qu'il se réserve de nouveaux molifs de conflit, pour le cas où la Serbie accepterait l'ultimatum : il lui réclamera une indemnité pour les frais et dommages qu'entraînent les préparatifs militaires. {Livre rouge, p. 88.) Entraîner quelqu'un dans un guct-apens et lui faire payer la canne qu'on entend lui briser sur le dos, c'est ee que la langue familière appellerait un comble !
On sait la suite, la réponse de M. Pachitch, si conciliante que l'Europe s'en étonne et en éprouve comme une gène morale, le refus du Chancelier d'examiner cette réponse, la rupture des relations diplomatiques (25 juillet).
Sir Edward Grey s'attriste et s'alarme de cette hâte; « il avait espéré, dit-il au comte Mensdorf, que l'Autriche n'aurait pas regardé la note serbe comme un simple refus. Il aurait cru qu'elle fourni-
rait une base sur laquelle les autres gouvernements pourraient proposer un arrangement acceptable. » — Hélas! répond le comte Berchtold, nous n'aurions pas demandé mieux, mais était-ce possible? — La Serbie avait mobilisé à trois heures; « nous n'avions pris auparavant aucune mesure militaire; nous y avons été contraints par la mobilisation serbe. » {Livre rouge, p. 119.) — Ainsi, c'est parce qu'elle craint une invasion serbe que l'Autriche, en dépit de la soumission du Cabinet de Belgrade, a été réduite à lui déclarer la guerre !
Et de même, c'est la Serbie qui prend l'initiative de l'attaque et qui force l'Autriche à commencer les opérations. — « Hier, écrit le Chancelier au comte Szapary, les Serbes ont ouvert les hostilités sur la frontière hongroise. Il nous a été ainsi rendu impossible de persister dans la longanimité que nous avions montrée jusque-là, » [Livre rouge, p. 121.) — 11 est étrange que, dans sa note officielle à Belgrade, le Chancelier ne fasse aucune allusion à ces actes hostiles de la Serbie et parle seulement de sa réponse peu satisfaisante à l'ultimatum du 23. {Id., p. 121.)
Au moment où il lance ses accusations contre Belgrade, le comte Berchtold n'ignore pas cependant que, sur les instances réitérées de la France et de la Russie, qui veulent à tout prix éviter un conflit européen, la Serbie a fait un nouveau pas dans la voie de la conciliation. Son chargé d'affaires à Rome a averti le gouvernement italien qu'elle est disposée à " accepter la totalité de la note autrichienne »; elle se résigne même à admettre les articles 5 et 6 de l'ultimatum du 23; elle demande seulement quelques explications sur la manière dont le Ballplatz comprend l'intervention de ses agents dans la surveillance de l'agitation révolutionnaire. (Correspondance britannique, n" 84, 28 juillet.)
Le chancelier ne daigne même pas répondre à cette ouverture. « Pendant tous les débats, remarque M. Basch, qui a étudié avec beaucoup de précision et de perspicacité le Livre rouge, il use d'une sorte de candeur sardonique qui devait porter à l'extrême Texaspération de ses interlocuteurs. Il ne s'explique pas la répugnance de la Serbie à accepter sans réserve les stipulations draconiennes de sa note. « Ce sont des exigences qu'un État voisin et ami doit accueillir tout naturellement. » (V. Basch, La Guerre de 1914 et le Droit, p. 49.) — L'Autriche n'est-elle pas en effet la meilleure alliée des Serbes : c'est à elle qu'ils doivent leur indépendance, c'est à elle qu'ils doivent leurs récentes victoires !
Vraiment, ils ont abusé de l'ingratitude : les sentiments les plus généreux s'épuisent et font place à l'indignation en face d'un peuple qui récompense ses bienfaiteurs par la révolte et l'assassinat. Le moment est venu d'écraser ces fanfarons et d'en revenir à l'ancien ordre de choses. Dès le 28, le comte Berchtold déclare nettement à sir M. de Bunsen que ce qu'il poursuit, c'est la revision du traité de Bucarest et des stipulations qui ont terminé la crise balkanique : « 11 n'avait jamais cru fermement à la permanence de cet arrangement, qui était nécessairement des plus artificiels, attendu ({ue les intérêts qu'on avait essayé de concilier étaient en euxmêmes absolument opposés les uns aux autres. » — Mais n'est-ce pas là le propre de tous les traités? — En réalité, le parti militaire viennois juge le moment favorable pour « procéder à l'immédiat et juste châtiment de l'odieuse race serbe ». (Correspondance britannique, p. 108 et 109.)
La Serbie écrasée, on reviendra aux temps heureux où Milan exécutait avec un aimable empressement les ordres du Ballplatz, à moins qu'on ne
supprime purement et simplement le royaume. Sans doute, à plusieurs reprises, le comte Szapary a déclaré à M. Sazonov que TAutriche ne poursuivait aucune conquête : mais elle réclamera une extension des frontières de FAlbanie et de la Bulgarie, de manière à réduire sa voisine à une complète dépendance. Peut-être même les événements forceront-ils le comte Berchtold à se montrer plus exigeant. Le 28 juillet, il avertit l'ambassadeur d'Italie, le duc d'Avarna, qu'il réserve l'avenir, et, le 30, son ambassadeur à Rome déclare au marquis de San Guiliano que l'Autriche ne peut pas prometttre de respecter l'intégrité de la Serbie : il lui est impossible de prévoir si, pendant la guerre, elle ne sera pas obligée de conserver des territoires serbes. (Discours de M. Salandra, 2 juin 1915.)
Pour réaliser son programme, le chancelier ne recule pas devant l'hypothèse d'une rupture avec la Russie. Dès le 29, il écrit au comte Szogyeny, son ambassadeur à Berlin, que si la Russie n'arrête pas immédiatement ses préparatifs, la mobilisation générale sera aussitôt ordonnée en Autriche. [Livre rouge, n° i8.)
La responsabilité de l'Autriche dans le conllit actuel est donc immense. Sans doute, elle n'aurait pas ainsi marché à fond si elle n'eût été encouragée par l'Allemagne et si elle n'avait pas su qu'elle pouvait dans tous les cas compter sur son appui. Mais elle a, dès la première heure, rendu toute entente impossible et elle a délibérément envisagé et accepté toutes les conséquences de son intransigeance. « Depuis l'ère d'Aerenthal, écrit M. Basch avec raison, sa confiance en elle même avait singulièrement grandi. Dans le conflit qu'elle déchaînait, c'est l'Allemagne qui devait être son brillant second. »
Il s'agissait avant tout d'une guerre de races. Il
était naturel que le conflit éclatât dans le pays où les luttes de races étaient le plus acharnées et le plus anciennes. Les successeurs des Margraves de l'Est voulaient dans un élan farouche briser la résistance slave.
Le gouvernement serbe était allé jusqu'au bout des concessions possibles parce qu'il se rendait compte des dangers suprêmes que courait le pays. Il savait que l'Autriche, qui depuis longtemps préparait la rupture, dirigerait aussitôt sur le sud des forces énormes, afin de satisfaire sa haine contre les Yougo-Slaves et de se saisir du gage de la guerre. En dépit de toute l'activité déployée pendant les derniers mois, l'armée du Royaume était surprise en pleine période de réorganisation; les nouvelles divisions, qui devaient être constituées avec les contingents de la Macédoine et de la Vieille-Serbie, n'existaient que sur le papier. Les munitions n'avaient pas été complètement renouvelées et les arsenaux étaient en partie vides. La Roumanie était liée à l'Allemagne par un traité et les sympathies prussiennes de la dynastie étaient connues. La Bulgarie n'attendait que l'occasion de prendre sa revanche; les tril)us albanaises , soudoyées par l'Archiduc, menaçaient les frontières occidentales. — Contre de si nombreux et si redoutables adversaires, la Serbie n'avait à compter que sur les Monténégrins dont le courage demeurait intact, mais qui étaient paralysés par l'épuisement absolu de leurs ressources matérielles; les sympathies loyales et sincères de la Grèce étaient en partie balancées par l'attitude du roi Constantin, que l'autorité de M. Vénizélos n'arrachait pas complètement aux influences germaniques.