‹ La grande SerbieChapitre 105 sur 119 · LES SLOVÈNES · texte numérisé non relu

LES SLOVÈNES

la poussée continue des adversaires qui la pressent de tous les côtés. Aujourd'hui, les Slovènes, au nombre de 14 à 1500000, habitent, autour de Lioubliana, leur capitale, la Carniole, laStyrie méridionale, le sud-est de la Carinthie, le nord de Tlstrie et une partie du Frioul ; ils débordent même en Italie, du côté d'Udine. Bien que les célèbres fragments de Freisingen, les plus anciens documents connus de la langue slovène, remontent au ix^ ou au x* siècle, la littérature Slovène proprement dite date de la Réforme, qui recourut aux dialectes populaires pour répandre la connaissance de la Bible et gagner à sa cause les masses rurales. Après l'écrasement du protestantisme, au début du xvi^ siècle, un silence de mort s'abattit sur le pays jusqu'à la fin du xviii^ siècle. Sous l'action à la fois des doctrines romantiques et du rationalisme démocratique français, quelques écrivains, pour propager parmi les paysans des idées saines et des connaissances utiles, essayèrent alors de nouveau de s'adresser à eux dans la seule langue qu'ils comprissent. Encouragés par l'intelligente sympathie de Napoléon, qui paraît avoir entrevu l'utilité des alliances slaves contre les Allemands, ils trouvèrent un précieux appui dans un philologue éminent, Kopitar, qui fixa les règles du slovène, défiguré par les fantasques théories de grammairiens ignorants. Kopitar pensait que les apôtres slaves, Cyrille et Méthode, s'étaient servis du slovène pour leur traduction de la Bible, et cette théorie pannonienne de l'origine du slavon d'église fut reprise après lui par son illustre disciple, le Slovène Miklositch, un des plus remarquables érudits du xix^ siècle. L'hypothèse de Kopitar et de Miklositch est abandonnée aujourd'hui, mais elle eut alors un retentissement extrême, et les Slovènes érudits s'attachèrent avec une dévotion pieuse à un dialecte qui avait d'aussi nobles

origines. Un peu plus tard, le Congrès de Laybach (1821), où le tsar Alexandre P'' apparut au peuple dans tout l'éclat de sa puissance, fut pour lui comme une révélation de la puissance de sa race.

Trop peu nombreux pour résister par leurs seules ressources aux Allemands qui les écrasaient de leur masse, attachés à leur langue et à leurs traditions avec une passion d'autant plus acharnée qu'ils les sentaient plus menacées, les Slovènes cherchèrent un réconfort dans un rapprochement avec les peuples de même souche, et ils sont probablement, avec les Tchèques, les champions les plus fidèles de l'idée de solidarité slave. Leurs poètes, dont quelques-uns ont laissé des œuvres remarquables, tels que Précheren ou Stanko Vraz, suivent avec une attention fdiale les tentatives des écrivains de Prague, de Pétersbourg, de Varsovie ou de Belgrade. Stanko Vraz abandonna même le dialecte local pour écrire ses vers en croate. Tout en demeurant fidèles à l'idiome provincial, qui ne se distingue d'ailleurs du parler de Zagreb que par des différences secondaires, les chefs du mouvement slovène ont cependant toujours conservé un sentiment très vif de l'unité yougo-slave. S'ils paraissent, depuis 1807, se désintéresser un peu du travail de leurs voisins immédiats, c'est que la constitution de Beusl, en les rattachant à la Gisleithanie, les contraint à diriger leurs regards vers Vienne et le Reichsralh, où, alliés fidèles des Tchèques, ils combattent sans lassitude la poussée germanisatrice.

Aux prises avec des ministères centralisateurs, dont ils déjouaient les menées à force d'obstination et de sacrifices, ils ne songeaient certes pas à se séparer de l'Autriche, dans laquelle ils voyaient une protection et qu'ils espéraient convertir à une politique moins insensée. Les derniers événements ont

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brisé les liens qui les rattachaient aux Habsbourgs, et, comme il est évident qu'ils ne sauraient vivre isolés, la conviction s'est aussitôt emparée d'eux qu'ils n'avaient de salut que dans leur union avec leurs frères de race et de langue, les Serbes.

Par la force des choses et la folie de l'Empereur, la Serbie se voit imposer ainsi une lâche plus large qu'elle ne l'avait soupçonnée elle-même. Elle est condamnée à s'étendre jusqu'à la Styrie, par une fatalité analogue à celle qui poussa Cavour jusqu'à Naples. Un peuple n'est pas toujours libre de mesurer ses ambitions, et le succès l'emporte souvent plus loin qu'il ne l'avait d'abord supposé possible.

Cette expansion de la Serbie est une nécessité d'ordre européen et une des conditions de notre sécurité. Il serait désirable même, pour que nous puissions envisager sans trop d'alarmes de nouvelles attaques germaniques, qu'elle avançât encore sa frontière plus au nord et qu'elle occupât le territoire compris entre la Leitha et le Raab, jusqu'au Danube de manière à donner la main aux Tchèques affranchis.

Il est parfaitement possible que l'humanité soit condamnée par ses faiblesses intellectuelles et morales à l'éternelle malédiction de la guerre et que les pessimistes aient raison de ne voir que d'absurdes chimères dans les projets de réconciliation définitive des peuples. Je ne comprends pas pour ma part comment, au milieu des atrocités qui nous entourent et après les mois épouvantables que nous avons vécus, la conscience universelle ne se révolte pas à la pensée que les générations futures seront impitoyablement réservées à de semblables angoisses, sans compter que les guerres deviendront toujours plus meurtrières et féroces à mesure que la science développera les moyens de destruction. Je suis inti-

moment convaincu que le pessimisme fondamental, d'où découle cette résignation et qui est contraire à la nature française et à la tradition révolutionnaire, est funeste, puis qu'il nous conduit à ne pas lutter contre des maux dont nous acceptons l'inéluctable fatalité. Mais je ne compte guère convertir ces désespérés et je mesure le peu de valeur qu'ont sans doute mes arguments à l'inanité môme que me paraissent avoir les objections de mes contradicteurs.

Au lieu donc de nous placer les uns et les autres sur le terrain des principes, puisque nous n'arriverions pas à nous convaincre, et puisque aussi bien le progrès ne saurait s'accomplir que par étapes, il serait sans doute plus utile de rechercher les points de contact qui ne sont peut-être pas impossibles à trouver.

11 me semble que tout le monde est d'accord sur un point : nous devons travailler à établir un régime tel que la paix soit assurée pour une longue période et qu'elle soit fondée sur des bases assez solides et assez raisonnables pour ne pas condamner les peuples à des charges militaires qu'après les ruines récentes ils seraient incapables de supporter. Il est évident d'autre part que, quelque dures que soient les expiations que nous imposerons à l'Allemagne, — et elles ne seront jamais égales à ses crimes, — nous ne la supprimerons pas. Ce serait enfin une erreur infiniment redoutable que de supposer qu'elle renoncera rapidement à ses désirs de domination et à ses fureurs de vengeance. S'il est vrai que l'on s'attache aux gens par les services qu'on leur rend, il n'est pas moins vrai qu'on les hait en raison des torts dont on s'est rendu coupable envers eux. De longues années s'écouleront avant que les Allemands nous pardonnent les hontes dont ils se sont souillés et, pour faire oublier le sac de Senlis ou le bombarde-

ment de Reiras, ils ne verront d'autre moyen que la deslruclion même de la France. La plus vulgaire prévoyance nous impose donc le devoir de nous créer contre eux des alliés sur le dévouement absolu desquels nous nous appuierons avec confiance, parce que notre défaite serait leur ruine immédiate. Un des moyens les plus naturels me paraît être de constituer sur la frontière orientale de l'Allemagne une rangée d'Étals slaves qui seront les gardiens intéressés de l'équilibre.

Ce rôle de surveillants de l'Allemagne, les Habsbourgs auraient pu le tenir; ils s'y sont refusés, et désormais, il est trop tard pour y revenir. Les Habsbourgs doivent disparaître. La première condition de stabilité pour l'Europe nouvelle est la suppression de l'Autriche. Sur ce point, on ne saurait trop y revenir, la République française ne fera que reprendre la tradition de nos rois, qui ont brisé l'attaque des successeurs de Charles-Quint grâce à l'alliance des Suédois, des Polonais et des Turcs, et qui n'ont jamais cessé de protéger les insurgés de Bohême et de Hongrie. En créant une Grande-Serbie et une Bohême indépendante, nous reprenons, en la modifiant suivant l'esprit du siècle, la pensée de Henri IV, de Richelieu, de Lionne et de Talleyrand.

Il est évident que cette destruction de l'Autriche et la constitution d'une Grande-Serbie, qui en est la condition inévitable, ne vont pas sans provoquer certaines objections.

Les unes m'ont semblé si étranges que je n'en parlerais même pas si elles ne m'avaient été à diverses reprises présentées en Angleterre par des hommes d'une haute compétence politique, dont j'admire le savoir et dont je respecte profondément le caractère. Est-il possible, me répétaient-ils, de détrôner un souverain tel que François-Joseph, qui règne depuis

si longtemps et qui a déjà été si souvent frappé par le destin? — J'avoue que ce sentimentalisme loyaliste provoque chez moi une véritable indignation. Le monarque qui a déchaîné la guerre actuelle, le souverain qui a toléré les atrocités de Serbie, le fantoche sanguinaire qui a ordonné la dévastation systématique de la Galicie, de la Bosnie et de la Dahnatie, ne mériterait que la potence. La seule circonstance atténuante qu'il soit possible de plaider pour lui, c'est sa sénilité. Qu'elle lui vaille d'échapper au bourreau, c'est la seule grâce à laquelle il ait le droit de prétendre.

D'autres arguments sont plus sérieux. Si l'on crée sur les ruines de l'Autriche démembrée des royaumes indépendants, n'est-il pas à craindre que l'État allemand, qui aura pour capitale Vienne, se rattache, dans un délai plus ou moins rapproché, à l'Empire ou à la Confédération germanique? — Grave péril, d'autant plus que, je l'avoue sans hésitation, si cette fusion peut être ajournée pour un temps assez long par les stipulations précises du traité, je n'oserais pas affirmer qu'on l'évitera éternellement.

Seulement, comment écarter ce danger? On propose de constituer une confédération autrichienne qui comprendrait les trois groupes de Bohême, — Hongrie, — Allemagne, et où les Allemands seraient contenus par la coalition des Magyars et des Tchèques. — Ce serait la plus lamentable des illusions. Les Magyars ne pardonneront pas aisément aux Slaves l'effondrement de leur domination et ils s'uniraient immédiatement aux Allemands contre eux. Ou bien l'Autriche sera morcelée et définitivement détruite, ou bien elle deviendra de nouveau la servante des ambitions germaniques. En résumé, d'un côté, la crainte, lointaine et problématique, que dix millions d'Allemands-Autrichiens

se joignent un jour à la grande Allemagne ; de l'autre, la certitude que quarante millions d'Autrichiens, de gré ou de force, apporteront aux Hohenzollern l'appoint énorme de leurs ressources.

Les négociateurs ne seront pas libres du reste de négliger certains faits qui devront exercer une influence décisive sur leurs résolutions.

La guerre actuelle a été imposée aux Slaves et aux Latins de la monarchie austro-hongroise par les minorités magj^ares et allemandes. Les Slaves en particulier ont appris avec épouvante et horreur une rupture qui les forçait à combattre leurs frères et leurs alliés naturels; dès la première heure, ils ont fait des vœux ardents pour la défaite de la dynastie, parce que sa victoire scellerait leurs chaînes pour des siècles et les livrerait en proie à l'insolence germanique. Les meneurs de Vienne et de Budapest avaient pris leurs précautions pour déjouer les résistances qu'ils prévoyaient ; le Reichsrath n'a pas été convoqué, les diètes provinciales n'ont pas été consultées. Enserrés dans le réseau de fer de la bureaucratie et de la police, soumis dès le premier jour à toutes les rigueurs du code militaire, les Tchèques, les Slovènes, les Italiens et les Croates ont été hors d'état d'organiser une opposition ouverte.

Les mesures les plus draconiennes n'ont pas cependant réussi à modifier les sentiments intimes des populations. A diverses reprises, de redoutables symptômes ont rappelé aux chefs de la clique militaire et allemande que la révolte couve partout et qu'il suffirait d'une approche des Russes pour que la révolution se déchaînât, irrésistible.

En présence d'une situation dont il ne se dissimulait pas la gravité, le gouvernement était acculé à des mesures de répression im pitoyables. Il a exagéré encore ses terreurs pour justifier d'effroyables rigueurs.

Quelque incomplets que soient les renseignements que nous possédons aujourd'hui, ils sont plus que suffisants pour établir que, dans certaines provinces au moins, le Ministère a conçu un véritable plan d'extermination.

J'ai sous les yeux une brochure, dont MM. Stoïanovitch et de Lanux préparent la publication; elle est consacrée au régime des provinces yougo-slaves depuis le début des hostilités. Les témoignages qu'apportent MM. Stoïanovitch et de Lanux ne sauraient être contestés ; ils s'appuient en particulier sur les statistiques que donne le journal officiel de Sarajevo, laBosnische Post. Leur réquisitoire pourra être complété, il ne sera pas réfuté.

Il prouve, sans contestation possible, non seulement que les bourreaux de Vienne et de Budapest ont violé toutes les lois de l'humanité et de la justice, mais qu'ils avaient conçu l'abominable dessein de supprimer la population yougo-slave tout entière. D'après la Bosnische Post, du 20 février au 23 mars, 5 260 familles ont été expulsées du seul gouvernement de Bosnie. Au mois de mars déjà, plus de 70000 malheureux avaient été obligés de chercher un refuge dans la Tcherna Gora. Par milliers, par dizaines de mille, d'autres Orthodoxes ont été dépouillés de leurs biens, chassés de leurs demeures, refoulés dans l'intérieur, internés dans des camps de concentration où ils meurent par centaines de misère et de faim.

La Dalmatie n'a pas été moins cruellement traitée. Tous les hommes qui, pendant ces vingt dernières années, ont été mêlés à la vie publique et qui n'ont pas eu la chance de gagner la frontière, sont en prison, à moins qu'ils n'aient été exécutés. En Sirmie, plus de 20 000 habitants ont été évacués à l'intérieur. Les autres ont été dépouillés de leurs dernières res-

sources, accablés de contributions, livrés aux fureurs des Magyars.

Il va sans dire que toutes les associations slaves ont été dissoutes, leurs collections dispersées, leurs réserves confisquées, leurs chefs arrêtés. Les tribunaux ou les conseils de guerre ont distribué à la volée les amendes, les années de prison, les condamnations capitales. — Une pauvre femme, qui ne sait ni lire ni écrire, paye un achat avec quelque menue monnaie monténégrine : — jusqu'à la veille de la rupture, dans ces districts frontières, on acceptait partout les pièces monténégrines ; — on l'envoie à la potence.

— En Istrie, un juge refuse de condamner deux jeunes filles qui lui ont été dénoncées et contre lesquelles on n'a apporté aucune preuve; il est aussitôt arrêté et il se trouve encore en prison. Nous connaissons 70 exécutions à Sarajevo, plus de 80 à Trébinié et à Mostar — et nous sommes loin de tout savoir.

— En Sirmie, plus de 50 pendaisons; parmi les victimes, une institutrice. — Pour épouvanter la population, les cadavres des suppliciés restent accrochés aux arbres des semaines entières.

La plupart des victimes meurent avec le courage souriant et fier des martyrs, en acclamant le roi Pierre, entonnent leurs vieilles chansons nationales, invitent les assistants à ne pas trahir leur race.

Dans le Trentin, en Bukovine, en Moravie, les condamnations sont peut-être moins nombreuses. Le système est le même, la brutalité s'étale, aussi féroce ; les juges ne sont ni moins iniques ni moins impitoyables.

El au lendemain de ces infamies pires que celles des hordes de Waldslein, vous allez rendre ses sujets au souverain qui a dépassé les crimes de Ferdinand III

— Vous pensez maintenir une dynastie toute dégouttante du sang de ses sujets! Vous allez demander aux

pères, aux mères, aux enfants, aux femmes de ces suppliciés d'oublier leurs haines! Vous espérez que les proscripteurs et les bannis, les bourreaux et leurs victimes se rapprocheront dans une vie commune, travailleront en paix à la restauration de l'Etat I — Étrange illusion et criminel optimisme.

Rappelons-nous la Macédoine, ses désordres périodiques, ses insurrections continuelles, les ruisseaux de sang versés et l'incendie qui, de ces champs de carnage, a embrasé l'Europe entière.

Certains souvenirs ne s'effacent pas. Il est des barrières que ni l'art des diplomates ni les manœuvres des politiques ne sauraient abattre. Est-ce que l'Italie a pu jamais oublier Haynau et Brescia?^

Non, après les événements de ces derniers mois, il faut que l'Autriche disparaisse. Si elle subsiste, vous n'aurez plus au centre de l'Europe qu'une immense Macédoine, où les peuples exaspérés guetteront sans cesse l'instant de se ruer les uns sur les autres dans une horrible mêlée.

11 faut que l'Autriche disparaisse, pour que la conscience humaine respire.

Il le faut dans l'intérêt des Magyars aussi. Il est nécessaire qu'ils soient convaincus que tout rêve de revanche est inutile, qu'ils soient mis hors d'état de reprendre avec l'Allemagne leur coalition impérialiste. Alors seulement, revenus de leur absurde folie de domination, arrachés à leur cauchemar sanguinaire, ils prendront à côté des Roumains, des Tchèques et des Yougo-Slaves la place légitime qui leur revient et que personne ne leur contestera, dès qu'ils ne prétendront plus en sortir.

Soit, dira-t-on. Mais pour que les Serbes soient des alliés utiles contre l'Allemagne; il faudrait au moins

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