L'ORIENT ET L'OCCIDENT
magyaro-germanique, s'ils n'avaient eu derrière eux les pâtres de la Choumadia. C'est là qu'a été déployé pour la première fois l'étendard de l'insurrection chrétienne contre les Musulmans. Les Bulgares n'ont été réveillés de leur lourd sommeil que par les exploits de Kara-Georges. Aujourd'hui encore, sans Belgrade qui barre la route à l'ambition des Habsbourgs, Sofia ne serait bientôt plus qu'une préfecture de Vienne, et le tsar Ferdinand pourrait bien peut-être entrer à Constantinople, mais en tenant la bride du cheval de l'empereur Guillaume.
Placée au point de rencontre de l'Occident et de l'Orient, la Serbie a subi l'influence de la papauté et de l'Italie, de façon à ne pas être trop uniquement pénétrée par la civilisation redoutable et morbide de Byzance. Au moyen âge, à l'époque de son apogée, les Némania, qui l'ont portée au plus haut degré de gloire et de puissance, ont toujours entretenu avec Venise des relations régulières. De nos jours, l'amitié de ses peuples pour la Russie n'a jamais été exclusive, et elle doit à ses rapports étroits avec l'Europe de l'ouest le goût des institutions libérales, le sens du progrès, le mouvement de l'esprit, le respect de la science.
Ne lui envions pas sa fortune, elle l'a payée assez cher. Tiraillée en sens contraire, ballottée entre des disciplines opposées, revendiquée par des maîtres impérieux, elle n'a réussi qu'assez tard à dégager son individualité, et il a semblé à diverses reprises qu'elle était destinée à devenir l'esclave atrophiée de patrons trop puissants. De même qu'au xiV siècle les grands Joupans avaient alternativement passé de l'obédience du Patriarche grec à celle du Pape, au xix'' siècle les Karageorgévitch ou les Obrénovitch ont failli plus d'une fois devenir les humbles instruments des Tsars ou des Habsbourgs. Heureusement,
ces abandons n'ont jamais été que partiels et temporaires, et, si elle a paru par moments près de succomber aux tyranniques exigences des prétendants qui s'empressaient autour d'elle, elle a toujours réservé son âme. Par un lent et pénible effort, elle a conquis sa personnalité propre. Slave d'origine et de tendance, alliée tidèle de la Russie, elle n'a pas abdiqué sa vie morale ni accepté sans réserve l'impulsion de Pétersbourg. Elle a compris, avec une clarté toujours plus nette et plus franche, le rôle que lui assignait l'histoire et qui est d'être à la fois la gardienne du territoire slave contre l'invasion germanique et la médiatrice entre l'Europe de l'est et de l'ouest. A ce point de vue, elle joue sur le Danube inférieur le rôle des Polonais sur la Vistulc.
Comme l'ancienne Grèce, le pays serbe est morcelé en un grand nombre de régions distinctes entre los- (juelles les communications sont difficiles et qui étaient presque complètement isolées, tant que la nature n'avait pas été adoucie et domptée par le travail de l'homme. Chacune de ces régions était tout naturellement désignée pour fournir le cadre d'un petit État autonome, et les divers groupes ainsi conslitués ne supportaient pas volontiers la domination d'un voisin. De même que la péninsule des Balkans dans son ensemble, par l'enchevêtrement de son réseau orographiqne, l'orientation différente de ses chaînes et la difficulté des communications, appelle le morcellement et n'a presque jamais été soumise à un seul maître, les Slaves du sud se sont brisés en une multitude de clans, qui vivaient d'une vie indépendante et demeuraient étrangers les uns aux autres. Même dans ses limites étroites, c'est-à-dire dans la région qui s'étend au sud de la Save et du Danube, la Serbie n'a longtemps connu qu'une unité flol tante et, pour ainsi dire, extérieure. A certaines heures,