‹ La grande SerbieChapitre 13 sur 119 · LA PENETRATION ETRANGERE · texte numérisé non relu

LA PENETRATION ETRANGERE

quelques chefs, servis par des circonslances favorables ou par un génie supérieur, ont réussi à étendre pour un moment leur autorité sur une partie plus ou moins grande du territoire yougo-slave. Aucun d'eux n"a réussi à le réunir tout entier sous ses lois, et surtout les dynasties les plus heureuses n'ont jamais créé des traditions de gouvernement assez durables poui- triompher des résistances particularistes et des forces centrifuges. Leurs triomphes, fortuits et fugitifs, n'ont pas eu de lendemains, et leur œuvre, plus éclatante que solide, s'est presque aussitôt craquelée sous la pression de l'anarchie féodale et des rivalités intestines qui ouvraient la route aux incursions ennemies.

La conquête turque a été l'épisode le plus célèbre de ces invasions étrangères, non pas peut-être le plus dangereux. La domination musulmane, sauvage et féroce, était moins pénétrante et moins corrosive que l'insidieuse avance d'autres adversaires qui, s'attaquant par une sourde infdtration à l'âme nationale, menaçaient la race d'absorption et d'anéantissement: Allemands et Magyars dans le Banat, la Croatie et la Slavonie, — Italiens en Dalmatie, — Albanais en Vieille Serbie, — Bulgares en Macédoine. Heureusement, la trempe du peuple est bonne et, sur ce métal rebelle, l'acide étranger ne mord pas aisément.

Au XIX6 siècle, à l'heure où le péril aurait pris un caractère grave, quand la facilité des communications, la rapidité des échanges et l'affluence redoutable du capital cosmopolite, en facilitant la pénétration étrangère, auraient pu miner les anciennes traditions et préparer l'assimilation des Serbes aux divers peuples dont ils avaient subi l'autorité politique, l'insurrection de 1804 et la formation d'une principauté semi-indépendante à Belgrade enrayèrent le mal, relevèrent les fidélités chancelantes et réveil-

lèrent les espoirs prêts à l'abdicalion. La Serbie des Karageorgévitch et des Obrénovitch devint dès lors un centre d'attraction, dont le rayonnement s'étendit et la force s'accrut à mesure que le nouvel État s'alîermissait.

La carte politique de l'Europe orientale au début de 1912 ne présentait encore presque aucune trace extérieure du sourd travail de reconstitution nationale qui s'accomplissait. A s'en tenir aux apparences, la situation des Serbes à ce moment est déplorable. Ils ne sont pas répartis en moins de sept groupes politiques différents. Sur les onze ou douze millions d'hommes qui parlent le serbe, moins de trois millions sont indépendants, en admettant qu'il convienne d'appeler indépendants des États qui vivent sous la hargneuse surveillance de Budapest et de Vienne, et ({ui, chaque année, doivent recommencer le combat pour l'existence.

La Tcherna Gora, avec ses 300000 habitants, n'a réus.si a obtenir un port sur l'Adriatique (Bar-Antivari) qu'en acceptant le contrôle de la police maritime autrichienne, et les chemins de fer que prépare le comte d'Aehrenthal et qui s'avancent à l'assaut de la citadelle du Lovtchen, sont plus redoutables que les invasions musulmanes des siècles passés.

Parmi les huit millions de Yougo-Slaves que gouverne François-Joseph, les uns sont rattachés à la Cisleithanie et envoient leurs députés au Reichsrath de Vienne (1400 000 Slovènes, 800 000 Dalmates, Istriens, etc.); d'autres, dans la Batchka (entre le Danube et la Tisza inférieure), et le Banat, dans les j)laines fertiles qu'arrosent le Maroch et le Témech (800 000), font partie du royaume de Saint-Étienne.

Page 1