LA PENETRATION ETRANGE RE
Affaiblis et découragés, ils cèdent peu à peu le terrain devant les Allemands, les Magyars ou les Roumains; Novi Sad, qui, dans la première moitié du siècle, à l'époque de l'illustre Chafarjik, a été un admirable foyer de vie intellectuelle, est à moitié allemande; Pantchévo et la Blanche-Eglise, forteresses de l'avant-garde yougo-slave, paraissent près de tomber aux mains de l'ennemi.
Dans le royaume de Croatie, qui est une annexe de la Hongrie, l'accord de 186S protège mal les 2 200 000 Croates contre l'oppression magyare. Enfin, les deux millions de Slaves qui habitent la Bosnie et l'Herzégovine forment un État sans analogue dans l'histoire, qui n'est rattaché ni à la Hongrie ni à l'Autriche, mais à l'ensemble de la monarchie, et qui en réalité ne relève que de l'Empereur. Pour compléter le tableau de cette mosaïque, un million de Serbes sont soumis encore au gouvernement turc dans les régions de Novi Pazar et de Kosovo, dans la vieille Serbie, la INlacédoine ou le vilayet de Scutari.
Ce morcellement, qui énerve les consciences et brise les forces de résistance, se traduit par un sensible affaissement de la vitalité. Sur beaucoup de points, les statistiques donnent des résultats inquiétants, enregistrent l'arrêt ou le recul de la race. En Istrie, les Croates fléchissent devant les Italiens ; les Allemands envahissent la Slavonie et la Sirmie; Zagreb prend les apparences d'une ville judéo-teutonne, et Sarajevo est encombré par les hôteliers, les ingénieurs et les commis voyageurs prussiens; dans le Banat, les Roumains annexent les villages frontières, et les Albanais musulmans conquièrent les districts de Prizren, Petch, Prichtina, même la plaine de Kosovo.
Depuis deux ans, les victoires de Koumanovo et de Bilolié ont sonné la reprise de l'offensive et il est désormais certain que la Serbie de demain, de la
Drave au Vardar et de Pirot à Trieste et à Doubrovnik, réunira sous une même alliance tous les Yougo-Slaves affranchis. Ce brusque revirement n'a surpris que les spectateurs ignorants ou distraits. Le démiurge qui dirige les destinées de l'Europe connaît les règles de l'art dramatique et il sait que le public se plaît aux coups de théâtre et aux brusques transformations. Mais les révolutions les plus inattendues en apparence ne sont jamais que raccomplissement logique de longues préparations antérieures; le triomphe serbe ne sera ainsi que l'épanouissement d'un sourd travail de germination antérieure qui pendant longtemps n'avait pas affleuré la surface
La Serbie, — sans d'ailleurs qu'il entre dans ma pensée de diminuer le mérite de ses diplomates et de ses généraux, — a été sauvée parce que les doctrinaires de la Restauration nommaient la force des choses, et qui est l'instinct vital des peuples. Elle a eu le bonheur et le mérite d'être portée par le courant de l'histoire el le flot de l'évolution humaine. Il s'est trouvé ainsi qu'elle formait un contraste radical avec l'Autriche qui incarne une conception politique surannée, fondée uniquement sur les combinaisons artificielles de la diplomatie et les ambitions arbitraires des souverains. Entre les deux pays voisins, aucune conciliation durable n'était possible. Tout le monde admet aujourd'hui qu'il était absurde d'accuser le gouvernement de Belgrade de complicité dans l'attentat de Sarajevo qui ne pouvait que gêner sa politique, et les comtes Berchtold et Tisza ont certainement commis la plus sotte des imprudences en portant la discussion sur ce point de fait. Il aurait été plus difficile de leur répondre si, comme quelques journalistes viennois, ils s'étaient bornés à affirmer que la Serbie tuait l'Autriche par son existence seule, que son indépendance et ses progrès étaient pour les Habsbourgs
LA RENAISSAIVCE SERBE 15
une perpétuelle menace, lout comme le Piémont, qu'il fût gouverné par Charles-Félix ou par Cavour était pour eux une incessante provocation, par cela seul qu'il opposait l'idée italienne à la domination étrangère. — De même, la lumière est un empiétement sur l'ombre, la vie est la négation de la mort, et le mouvement, une révolte contre l'inertie.
Pendant tout le xix" siècle, les groupes yougoslaves avaient été lentement transformés par un travail continu, qui avait été presque une œuvre anonyme, tant les efforts individuels y avaient été favorisés et supportés par les aspirations unanimes de la foule. Sous l'influence à la fois de la philosophie française que les armées révolutionnaires et impériales avaient répandue à travers l'Europe vaincue et docile, et du romantisme qui prêchait le culte des souvenirs populaires et le respect des traditions nationales, les divers groupes de Slaves méridionaux, soulevés et soutenus par l'exemple des Tchèques et le réveil polonais, avaient peu à peu secoué leur torpeur et s'étaient étonnés de leur morcellement. Sous les noms différents dont les affublaient les maîtres étrangers, ils avaient retrouvé l'identité de leur race; ils s'étaient avisés qu'ils parlaient la même langue, à peine différenciée par des particularités dialectiques, — que leur enfance avait été bercée par les mêmes légendes, qu'ils étaient menacés par un seul adversaire, que leurs conceptions sociales etleurs institutions étaient semblables. Sous l'effet de ces découvertes, pendant tout le xix* siècle, un labeur parallèle de reconstitution s'était poursuivi dans chaque groupe. A Zagreb et à Sarajevo, à Doubrovnik et à Zémoun, à Lioubliana et à Belgrade, plus ou moins vite suivant les conditions locales, dans dos cercles d'abord restreints, mais qui s'étaient progressivement élargis jusqu'à embrasser toute la jeunesse
intelligente et active, étaient nés ainsi le sentiment de la communauté d'origine et de destinée et la volonté de rétablir et de maintenir cette unité fondamentale en dépit de tous les obstacles extérieurs. '
Pendant longtemps, ces aspirations nationales ne revêtent aucun caractère politique et il eût suffi aux Habsbourgs d'une intelligence médiocre pour les confisquer à leur profit. Les Croates, catholiques et depuis longtemps pénétrés par la civilisation latine, s'étaient habitués depuis des siècles à tourner leurs regards vers Vienne et à y chercher une protection contre les Magyars. La principauté de Belgrade s'adaptait péniblement à la vie moderne, et les difficultés au milieu desquelles elle se débattait, éloignaient d'elle beaucoup de sympathies.
Heureusement pour les Slaves, la cour d'Autriche n'a su profiter d'aucune de ces circonstances favorables et elle a pris à tâche d'écarter les dévouements qui s'offraient. Peu à peu, la police de Melternich, le despotisme centralisateur de Bach, le dualisme de Beust et les rigueurs insensées de Tisza convainquent ainsi les adorateurs les plus entêtés du passé qu'il est vain de compter sur le bon sens ou la générosité d'une dynastie aussi incapable de comprendre ses intérêts essentiels que de respecter les droits élémentaires de ses sujets. L'évolution démocratique hûte la transformation que rendait inévitable la politi({ue absurde et déloyale de François-Joseph. La bourgeoisie, dénationalisée depuis des siècles, se régénère sous l'afflux des couches nouvelles qui naissent à l'aisance et à la pensée. Dans les villes de Dalmatie, les immigrés affluent des campagnes voisines et refoulent peu à peu l'élément italien. En même temps la décadence continue de la Turquie, qui ne laisse plus aucun doute possible sur sa dissolution imminente, entretient chez les Serbes encore soumis au
AUTBîrjTE ET SERBIE H
Sultan un besoin d'indépendance, qui se rnanifesle par des insurrections presque perpétuelles. Les regards de tous les opprimés se dirigent donc avec une passion toujours plus intense vers Belgrade qui a achevé de briser ses chaînes et est sortie de ses longues épreuves trempée pour la lutte suprême.
Au début de notre siècle, les deux adversaires se mesurent du regard : d'un côté, l'Autriche, c'est-àdire la centralisation, le germanisme hautain et provocant, l'intolérance ombrageuse et mesquine, le dédain du peuple exploité par la noblesse et la banque juive; — en face, la Serbie, dont le drapeau signifie respect du droit des peuples, confiance dans l'avenir et dans le progrès, liberté et démocratie. Entre les deux champions en présence, on ne saurait supposer ni réconciliation ni compromis. Un duel à mort est fatal : il faut que l'un des deux rivaux disparaisse.
L'Autriche d'ailleurs n'est plus maîtresse de ses mouvements, et elle a cessé de diriger ses propres destinées. Les Habsbourgs humilient leur gloire impériale devant la jeune fortune des HohenzoUern, qui assignent à leurs bénévoles vassaux l'Orient à conquérir. Sur la route de Constantinople, les valets de Bismarck et les séides de Guillaume II rencontrent les protecteurs naturels de l'Orthodoxie, les Russes, qui n'entendent pas que l'Allemagne, en mettant la main sur les détroits, Salonique et l'Asie Mineure, leur barre à jamais la route de la Méditerranée. Le conflit de l'Autriche et de la Serbie, qui est déjà le conflit de deux conceptions morales et politiques opposées, devient donc le conflit des deux races : Germains et Slaves.
Enfin, et comme la victoire des Allemands aurait pour conséquence l'asservissement du monde sous le despotisme teuton, à l'appel de la petite Serbie que Berlin et Vienne entendent supprimer, répondent
aussitôt les peuples qui ne se résignent pas à une perspective de servitude même lointaine ou déguisée, et qui, comme la Serbie elle-même, ne calculent pas leurs frais et ne marchandent pas leur sang quand l'honneur, la liberté et le droit sont en jeu. Ainsi s'ouvre le grand conflit qui pour longtemps sans doute, va décider des destinées du monde. Avec les batailles de Koumanovo, de Bitolié, de la Drina et du Roudnik, s'est ouverte une nouvelle période de l'histoire.