CHAPITRE H LA SERBIE JUSQU'A KARA-GEORGES
ïliraces et Illyrieas. L'Empire romaiu et la Grande lavasioa. — Les Slaves : la dynastie des Némaaia; Etienne Douchan et l'apogée de la puissance serbe. — La bataille de Kosovo (1389). Les derniers despotes. La conquête turque. Causes de la chute de la Serbie. — La lutte contre les Musulmans : haidouks et Ousko(|urs. Les épopées uaLiouales: Lazare et Marko le flls de roi. — La loi grecque.
Dans les temps historiques les plus anciens, la péninsule des Balkans était partagée entre les lUyriens à l'ouest, dont on croit reconnaître les descendants dans les Albanais actuels (les Ghkipétars), et les Thraces à l'est. Vers 276 avant Jésus-Christ, les Celtes, qui arrivaient de la Pannonie, — la Hongrie de nos jours, — pénétrèrent à travers les tribus illyriennes ou thraces, et une de leurs peuplades, les Scordisques, s'établit vers les bouches de la Morava et de la Save et y fonda la forteresse de Singidunum (aujourd'hui Belgrade). Les Romains, qui, dès le III* siècle, avaient pris solidement pied sur la côte occidentale de l'Adriatique, entreprirent par le sud la conquête de la péninsule, après la soumission de la Macédoine, et, au début de l'ère chrétienne, réduisirent la presqu'île entière sous leur autorité.
Les territoires qu'occupent maintenant les Serbes
étaient alors compris dans les provinces de Dalmatie avec Salona (Spalato, Split) pour capitale, de Pannonie (sur les deux rives de la Save) qui avait pour chef-lieu Sirmium (Mitrovitsa), et de Mésie. L'empreinte de la domination latine fut profonde, bien qu'assez inégale. La langue des vainqueurs, qui régnait en maîtresse absolue sur les côtes deTAdiiatique, ne supprima pas les dialectes illyriens qui se conservèrent à l'intérieur, en empruntant aux vainqueurs une partie importante de leur vocabulaire; l'albanais moderne est une langue semi-latine tant sont nombreux les éléments romains qu'elle a acceptés. Au sud et à l'est de la péninsule des Balkans, le grec dominait. Les montagnards des Alpes dinariques formaient une des princi[)ales forces militaires de l'empire; ils remplissaient les légions du Danube et de leurs rangs sortirent quelques-uns des chefs qui soutinrent la lutte contre l'invasion des barbares et prolongèrent la résistance. Naïssus (Nich), Singidunum (Belgrade), Sirmium (Mitrovitsa), Scupi (Skoplié), étaient des cités riches et prospères; les mines du Roudnik, du Kopaonik et de la Bosnie orientale fournissaient en abondance de l'argent, du cuivré et du plomb; la célèbre Via Aegnatia, de Durazzo h Ochrida et Sa Ionique, était une des grandes voies de communication du monde et le plus court chemin de l'Italie à Constantinople.
La paix romaine et la prospérité des régions balkaniques furent anéanties par la terrible tourmente dont la guerre des Marcomans sous Marc-Aurèle (fin du second siècle ap. J.-C.) fut le prologue et qui se prolongea jusqu'à la fin du vu* siècle. Les Goths, les Huns, les Hernies, les Gépides dévastèrent tour à tour ou en même temps la Mésie, la Dalmatie et la Pannonie. Quand, à la fin de cette période de bou-
LES GRANDES INVASIONS 2i
leversement, un peu de calme revient, le tableau de la péninsule des Balkans est absolument modifié. L'empire romain a disparu. Les basileis byzantins s'efforcent péniblement de recueillir les épaves de la civilisation antique et travaillent à soumettre à leur influence les tribus barbares qui se disputent les débris de l'héritage des Augustes. Comme leurs forces matérielles sont médiocres, ils comptent moins, pour rétablir leur prestige, sur la valeur de leurs généraux que sur l'habileté de leurs diplomates, la splendeur de leur passé et le zèle de leurs missionnaires. Leurs succès, souvent éclatants, sont presque toujours éphémères et ils ne réussissent jamais que pour une heure à rétablir la magnifique harmonie de l'administration latine sur la tumultueuse anarchie de leurs inquiétants voisins.
Parmi les peuples qui ont submergé la presqu'île, les Slaves, par leur nombre et l'étendue des territoires qu'ils ont conquis, tiennent dès lors la première place. Ils se rattachent à la souche aryenne et indo-européenne, et ils ont leur berceau historique dans le pays de marécages et de forêts compris entre la Vistule supérieure, le haut Dniester et la rive occidentale du Dnieper. A l'origine ils forment une masse assez uniforme, qui, à mesure qu'elle se répand sur de plus vastes espaces, se divise en groupes isolés. Vers l'ouest, les Slaves occidentaux occupent les bords de l'Elbe et de l'Oder, (Polabes, aujourd'hui disparus); — le bassin de la Vistule (Polonais); — la Bohème, la Moravie et lo versant méridional des Carpathes de l'ouest (Tchèques et Slovaques). — Vers l'est, les Russes colonisent les plaines du Dnieper, du Don et du Volga. — Au sudouest, les Slaves du sud ou Yougo-Slaves, dont sortent les Slovènes, les Serbo-Croates et les Bulgares, occupent la Pannonie et la péninsule balka-
nique, des Alpes orientales et de TAdrialique à la mer Egée et à Tembouchure du Danube.
A l'aurore des invasions, leui^s dialectes sont si voisins qu'ils ne forment en réalité qu'une vaste unité philologique. Leurs mœurs à ce moment ne paraissent pas très dilTérentes de celles des tribus germaniques telles que nous les a décrites Tacite. Ils sont divisés en tribus, qui s'éparpillent en une poussière de clans et de familles, et sont commandés plus que gouvernés par des chefs, qui portent le nom de vladyka (gouverneur, aujourd'hui évêque), de voïévode (chef d'armée) ou de gaspodar (seigneur). Le teint coloré, les cheveux blonds tirant sur le roux, sales et déguenillés, alertes et braves, amoureux du danger, adroits aux embuscades et friands de butin, ils supportent mal la discipline et l'autorité; entre eux, les querelles sont fréquentes et ils ne se plient à la direction d'un maître que s'il les conduit à la victoire. Jaloux de leur indépendance, habitués à la vie libre, amoureux de la nature ouverte et large, il ne se réunissent pas en villages, mais habitent des huttes d'argile et do bois séparées les unes des autres, et qu'ils cachent dans les marécages et les forêts.
Il n'est pas impossible <|ue, dès le m' siècle, ils aient commencé à s'insinuer dans la Pannonie et que quelques-unes de leurs bandes aient combattu à côté des Marcomans. Au début du vr siècle, ils descendent en masses compactes de la Transylvanie vers le Danube inférieur. Tour à tour ennemis ou mercenaires des Byzantins, par familles isolées ou par bataillons plus ou moins solidement agglomérés, ils profitent des défaillances de leurs voisins et des soucis divers qui détournent leur attention pour s'avancer vers le centre de l'empire dont ils enlèvent l'une après l'autre, d'abord les défenses avancées, puis les réduits. Ils remontent les affluents du