LES SLAVES
Danube, occupent les centres montagneux d'où ils dévalent ensuite vers l'Adriatique ou vers l'Egée. Bien que ces pillards n'aient pas dû être extrêmement nombreux, les habitants, anémiés par une administration oppressive, décimés par des invasions successives et des cniamités trop continues, s'enfuient devant eux et se réfugient dans les contrées les plus éloignées et les moins accessibles. Pendant lonji;temps, l'on rencontre ainsi, perdus au milieu des nouveaux colons, les héritiers légitimes des Romains; les Slaves les appellent Vlaques ou Maurovlaques, et leurs descendants subsistent encore aujourd'hui dans les Koulso-Valaques, les Roumains de Macédoine et d'Albanie.
En même temps, les montagnards de l'ouest, les Skipétars que la civilisation latine n'a qu'effleurés, sont revenus à leurs habitudes éternelles de pillage et de rapine, et, grâce au désordre général, ils poussent leurs postes avancés vers le Vardar ou la Drinu. Plusieurs siècles s'écoulent avant que toute cette région balkanique, qui, au vil" siècle, est parcourue et dévastée par les Slaves plutôt que véritablement occupée par eux, devienne réellement leur domaine, et leur prise de possession ne sera jamais absolument complète. Dès le viii* siècle, elle est assez avancée cependant pour que les auteurs byzantins désignent sous le nom de Sclavinie le territoire qui s'étend de rAdriati([ue à Andrinople et du Danube à la Tiiessalie.
Le nom de Serbe apparaît pour la première fois dans l'histoire chez un annaliste franc, l'auteur des Chroniques d'Éginhard. Unis aux Croates, avec lesquels ils forment un seul groupe ethnique, ils tenaient le pays, de la Drave à la Char Planina; le centre de leur puissance était vers le sud, dans la Doclée ou Dioclétie, qui avait pour centre la cité
romaine de Docléa, dont on a retrouvé les vestiges à quelque distance de Podgoritsa. Le nom de Doclée disparut peu à peu et fut remplacé par celui de Zêta. La Zêta, ainsi appelée de la claire et abondante rivière qui se jette dans la Moratcha monténégrine en amont de Podgoritza, s'étendait de l'Herzégovine et des bouches de Cattaro au lac de Scutari, et c'est là que se constitua le premier État serbe. Elle était pourtant trop excentrique et trop pauvre pour garder longtemps la prépondérance, et elle céda bientôt le premier rang à la Rascie. Dans l'étroit couloir du Sandjak, sur un petit affluent de l'Ibar, à l'endroit où s'élève aujourd'hui Novi Pazar, se trouvait alors un château qui devint ensuite une ville, Ras. Ce fut le point de départ de la dynastie des Némania, les heureux et vaillants assembleurs des terres Serbes.
Les Serbes, à l'origine, étaient divisés en groupes politiques isolés, dont les chefs, les Joupans, subirent sans grande résistance la lointaine et vague suzeraineté de Constantinople. Le Christianisme s'était répandu parmi eux de très bonne heure, h la fois de l'ouest et de l'est, et le Pape y disputait la dominalion au patriarche grec. La masse du peuple n'accepta cependant la religion nouvelle que quand les disciples des grands apôtres slaves, Cyrille et Méthode, leur apportèrent, avec la traduction des livres saints, une liturgie nationale (x' siècle).
Les empereurs de Constantinople ne se contentèrent pas longtemps de la suprématie nominale qu'ils avaient d'abord revendiquée, et essayèrent d'introduire jusque chez les Slaves de l'ouest leurs administrateurs et leurs collecteurs d'impôts. Contre leurs exactions, les Joupans cherchèrent des protecteurs au dehors, et l'un d'entre eux, pour assurer son indépendance, demanda à Grégoire VII la cou-
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ronne royale (1077). Le Pape ne la refusa pas, mais le sceptre souverain était encore trop lourd pour la main qui l'avait usurpé, et il ne fut relevé qu'un siècle plus tard par la dynastie des Némania.
Les Némania, sous le règne desquels la Serbie du moyen âge devint la puissance prépondérante des Balkans, lui ont donné son Glovis, Etienne Némania (1171-1196), et son Charlemagne, Etienne Douchan (1331-1355). Grâce à la faiblesse des Grecs qui ne se relevèrent jamais complètement du coup que leur avait porté la quatrième croisade (1204) et que menaçaient déjà les progrès des Turcs en Asie, les Némania rejetèrent les derniers restes de la suzeraineté bysantine et étendirent leur domination sur la plus grande partie de la péninsule, Etienne, le premier couronné, obtint de Rome le titre royal (1217), et, en 1346, Douchan le Grand prit le nom d'Empereur des Serbes et des Grecs. Docilement suivi par l'ensemble des magnats serbes que retenaient autour de lui sa bravoure, sa générosité et l'éclat de sa politique, soldat intrépide et diplomate retors, après avoir réduit à son obéissance les Albanais, la Montagne Noire et la plus grande partie de la Macédoine, il pénétra au sud jusqu'au golfe de Gorinthe et jusqu'à Andrinople à l'est. La jalousie de la Hongrie qu'elTrayaient ses triomphes, lui valut de nouvelles conquêtes : Belgrade et la Bosnie furent rattachées à ses domaines; il marchait sur Constantinople et son avant-garde apercevait le Bosphore, quand sa mort subite sauva peut-être les Grecs d'un désastre.
Les succès de Douchan ne s'expliquent pas seulement par ses mérites personnels. La Serbie avait alors atteint un remarquable degré de prospérité. Les mines assuraient au souverain de larges revenus; le code célèbre qu'il avait donné à ses sujets et qui
est un document singulièrement précieux pour la connaissance des Yougo-Slaves au moyen âge, fixait le droit public, et avait été d'autant plus facilement accueilli qu'il respectait les traditions nationales. L'indépendance politique était garantie par l'indépendance religieuse. Etienne était vite revenu à l'obédience orientale, et il avait obtenu la fondation d'un archevêché serbe qui eut pour siège Petch et dont le premier titulaire fut le frère du roi, saint Sava, qui est demeuré le patron du pays. Douchan à son tour érigea l'archevêché en patriarcat et, jusqu'au XVIII* siècle l'église serbe conserva son autonomie. Les couvents, nombreux et riches, étaient des foyers de civilisation et d'art, et des milliers de pèlerins y accouraient chaque année, comme pour y retremper leur foi religieuse et nationale. Pour ces populations encore presque barbares, qui vivaient dans un isolement continu, le moine qui recevait les confessions était le dépositaire de la puissance céleste, le représentant suprême de la loi, et l'incarnation de la patrie dont l'amour soutient et fortifie les courages. Dans les épopées populaires, qui ont pris chez les Yougo-Slaves un si prodigieux développement et qui ont eu une influence décisive sur la formation de l'âme populaire, reviennent souvent les noms des cloîtres de Gratchanitsa et de Détchani, dont l'église de Pandocrator dressait ses marbres bariolés au milieu des forêts de pins, de châtaigniers et de chênes qui ombragent les Alpes Albanaises, ou du monastère de Jitcha sur Tlbar, près de son confluent avec la Morava, qui fut la demeure de saint Sava et où les rois Serbes venaient ceindre la couronne. Le couvent de Stoudénitsa, avec sa magnifique cathédrale qu'ornaient de précieuses sculptures, renfermait les restes d'Etienne Némania qui, avant sa mort, s'était retiré au mont Athos, dans le sanctuaire de
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Chilandar qu'il avait fondé. Sur un des affluents du Lim, le monastère de Miletchéva, avec son église de l'Assomption, renfermait les reliques de saint Sava qui, longtemps après la conquête turque, attirait des pèlerins chrétiens et musulmans, et d'où se répandaient encore au xvi^ siècle les livres liturgiques qu'imprimaient ses cénobites.
Les Némania ne se contentaient pas de combler de leurs faveurs et de leurs présents les églises et les cloîtres, ils veillaient jalousement au triomphe de l'Orthodoxie, et le code de Douchan, « l'empereur des Grecs et le Tsar Macédonien qui aime le Christ », condamne aux travaux forcés dans les mines « quiconque essaierait de propager l'hérésie latine », Ils n'en conservaient pas moins des relations étroites avec l'Occident. Contre les Hongrois, Douchan s'appuyait sur les Vénitiens, et il ménageait Doubrovnik dont les marchands parcouraient ses États. Par eux, les influences italiennes pénétraient à Skoplié, à Petch et à Prizren, et les artistes italiens s'y rencontraient avec les fugitifs et les émigrés byzantins. A côté des souveraines grecques, des princesses d'origine latine apportaient leurs élégances et leurs mœurs. Hélène la Française, femme d'Ouroch I" (fin du xiii^ siècle), douce, pieuse, charitable, qui était demeurée fidèle à la religion de ses pères, n'était pas moins populaire parmi les Orthodoxes de l'intérieur que parmi les Catholiques du littoral. Douchan le Grand, qui, dès la première heure, avait pressenti la gravité du péril turc, pensait, si nous en croyons la tradition, à marier son fils à une fille de Philippe VI de Valois et demandait à Innocent VI de le nommer capitaine de la Chrétienté contre les Musulmans; l'empereur Charles IV de Luxembourg saluait avec joie les projets de « son très cher frère qu'unissait à lui la sublimité de la même généreuse langue slave ».
Remarquable sympalhie qui, dans un instinctif élan, rapprochait les souverains des deux grands peuples frères destinés l'un et Tautre à briser l'assaut germanique 1
La légende raconte qu'à la fête de l'archange saint Michel, Douchan avait demandé à ses capitaines de lui désigner l'ennemi qu'ils préféraient combattre, les Allemands ou les Byzantins. « Quel que soit l'adversaire contre lequel tu nous mèneras, ô prince couvert de gloire, lui auraient répondu ses guerriers, nous te suivrons. » — A peine cependant le César victorieux fut-il descendu dans la tombe, que les querelles intestines reprirent. Le temps lui avait manqué pour consolider son œuvre. La Macédoine était encore mal soumise; la Bosnie, travaillée par l'hérésie bogomile; le littoral regardait vers l'Occident. Partout les traditions séparatistes étaient trop fortes et les chefs de clans, trop turbulents et indisciplinés. La faiblesse des héritiers de Douchan et leurs querelles de familles favorisèrent l'anarchie. Les Turcs trouvèrent ainsi devant eux, non pas un peuple uni dans une même volonté de résistance, mais une poussière de principautés féodales. Quinze ans après la mort du grand empereur, la puissance serbe s'efl'ondrait à la bataille de Tchernomiéna, sur les bords de la Maritsa, 1371. La bataille de Kosovo, le 15 juin 1389, acheva le désastre.
Le poUé de Kosovo, le champ des Merles, est la cuvette d'un ancien lac qui, sur une longueur de 50 kilomètres et une largeur de 20, s'étend au nord de la Char Planina, à l'entrée du défilé de Katchanik. Il est traversé par la route qui conduit de Salonique et de Skoplié à Mitrovitsa, Novi Pazar et Sarajevo. A quelques kilomètres au nord-ouest de Prichtina, le prince Lazare, qui conduisait les tribus de la Morava, rencontra les Turcs commandés par Mourad.
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Autour de lui s'étaient réunis les Serbes proprement dits, les guerriers de la Zêta et ceux de Prichtina et de Prizren, qu'avait amenés le gendre de Lazare, le vaillant Vouk Brankovitch ; les Croates et les Bosniaques s'étaient levés aussi pour repousser l'invasion. Mais dans l'armée ottomane combattaient, à côté des bandes asiatiques, des Albanais et des Grecs, les Bulgares, dont le souverain Chichman était déjà tributaire des Turcs, et les Serbes de Macédoine, peutêtre même ce Marko Kraliévitch, Marko le fils de roi, qui devait devenir par la suite le héros des légendes nationales.
Lazare était hanté de sombres pensées. Le poète nous raconte que dans l'église où il était allé invoquer la protection divine, il avait eu une vision : Dieu lui avait laissé le choix entre la gloire du martyre et la puissance terrestre. Comme le Fils de l'homme, il avait préféré les palmes du sacrifice, et il marchait à la mort le visage tranquille et le cœur ferme. Au moment suprême, son âme fléchissait, et il tjuffrait jusqu'au fond des entrailles, moins de l'amerturae de sa propre destinée que des épreuves dont pendant des siècles son peuple allait épuiser la douleur. Son désespoir résigné avait été contagieux, et les guerriers semblaient se préparer moins à la victoire qu'au dévouement expiatoire. Les rhapsodes nationaux ont traduit avec une mélancolie poignante la vaillance désolée et l'accablement héroïque dont sont marquées au front les générations sacrifiées qui, victimes des circonstances et de fautes qu'elles n'ont pas commises, meurent afin de réserver l'avenir et de laisser à leurs lointains descendants l'espoir de radieuses revanches.
Au milieu des défaillances et des abandons qu'il sentait autour de lui, le roi soupçonnait des trahisons, Miloch Obilich, qui lui avait été injustement dénoncé,
n'hésita pas, pour prouver sa loyauté, à pénétrer dans le camp musulman. Il se présenta comme un transfuge et, pendant que Mourad s'inclinait vers lui, de son poignard il le frappa à la gorge et Tétendit sanglant à ses pieds. Ce meurtre jeta le désarroi dans le camp turc, et la victoire inclina un moment du côté des Chrétiens. Le fils de Mourad, l'énergique Bajazet, rétablit le combat. Les compagnons de Lazare résistèrent avec une admirable ténacité, jusqu'au moment où quelques troupes, accablées par le nombre et épuisées de fatigue, lâchèrent pied. La légende rejette la responsabilité du désastre sur le gendre de Lazare, Vouk Brankovitch, qui ne méritait pas une si cruelle injure et qui, après avoir fait vaillamment son devoir sur le champ de bataille, ne cessa pas toute sa vie d'être un ennemi irréconciliable des Infidèles. Lazare, fait prisonnier, fut décapité par l'ordre de Bajazet devant le cadavre de Mourad, avec plusieurs seigneurs serbes qui avaient sollicité l'honneur de mourir avant le Roi.
Aussitôt après sa victoire, Bajazet, au lieu d'achever sa conquête, courut à Andrinople pour y saisir la couronne, et ce départ précipité explique que l'opinion se soit répandue en Europe que les Chrétiens avaient été victorieux. De Venise, la nouvelle courut jusqu'à Paris et on célébra à Notre-Dame un Te Deum solennel en l'honneur des Serbes. La bataille de Kosovo n'a peut-être pas en effet l'importance que lui ont attribuée les légendes qui résument volontiers dans un épisode dramatique une série do lents événements. Parmi les successeurs de Lazare, plusieurs furent encore des princes batailleurs et redoutés, et de longs efforts furent nécessaires aux Turcs pour achever l'anéantissement de l'État serbe.
Il n'en demeure pas moins vrai que les Slaves des Balkans étaient frappés à mort et que les nobles
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ambitions leur étaient pour longtemps interdites. Leurs plus admirables tentatives sont dès lors condamnées à un échec fatal et leurs croisades ne sont guère que des équipées; leurs héros ne sont plus des souverains, mais des batteurs d'estrade, comme le Marko Kraliévitch des pesraés, la terreur des tyranneaux de village et le protecteur des humbles : les pachas s'enfuient à sa vue, et il inspire au Sultan, son suzerain, une terreur enfantine; mais il ne songe pas h secouer le joug et il accepte sans scrupule les bourses que lui remettent les Turcs apeurés et insolents.
Après la bataille de Kosovo, le centre de la résistance serbe se déplace vers le nord et l'est, et les chefs qui succèdent à Lazare, — on les désigne sous le nom de despotes, ce qui dans la langue byzantine correspond à peu près à duc, — gardent une demi-indépendance jusqu'à 1459. De Smédérévo sur le Danube, ils gouvernent la Ghoumadia, c'est-à-dire le bassin inférieur de la Morava et de la Koloubara, et la Matchva qui étend entre la basse Drina et le Danube ses champs plantureux de maïs qu'ombragent les pruniers. Ces despotes de Smédérévo sont de fiers batailleurs, et leur épée, de solide métal, inflige aux musulmans de sanglants échecs. Plusieurs sont des politiques adroits et prudents et ils arrivent par instants à une réelle puissance, tel, par exemple, Georges Brankovitch (1427-1456) . — Qui sait? — Peutêtre, soutenus par l'Europe, auraient-ils encore réussi à refouler l'invasion orientale. Malheureusement, les Chrétiens ne songeaient qu'à leurs intérêts égoïstes : Venise conquérait le littoral ; les rois de Hongrie essayaient de pousser leurs frontières vers le sud ; le Pape, dont la chute de Constantinople n'avait ni désarmé les rancunes ni apaisé les ambitions, n'offrait ses services aux Orthodoxes qu'au prix d'une apos-
tasie. — Si nous sommes vainqueurs, demandait Georges Brankovitch à Jean Hunyade, que feras-tu de nous? — Vous irez à Rome implorer la bénédiction pontificale. — Comment nous traiterez-vous, si nous nous soumettons? demandait ensuite le Despote à Mahomet II? — Près de chaque mosquée, il y aura une église, et chacun sera libre de s'incliner devant l'une ou de se signer devant l'autre. — Les Turcs violèrent souvent leurs promesses, mais la légende résume malgré tout assez exactement la situation. La domination de l'Islam, quelque impitoyable et farouche qu'elle ait été, n'a pas atteint l'âme des vai-ncus, et, après plusieurs siècles d'angoisses, ils ont repris leur vie suspendue. La domination magyare n'eût guère été moins dure et moins féroce; elle eût été plus envahissante et plus insidieuse. Au point de vue moral, les Croates du nord ont été plus gravement menacés que les raïas de la Chouraadia, et l'empreinte étrangère avait déjà si bien effacé leur marque nationale qu'ils ne seraient peut-être jamais sortis de leur inertie, si l'appel claironnant de Belgrade n'avait évoqué de leur sépulture les morts que la bureaucratie de Vienne et de Pest y avait enfermés.
Laissés à leurs seules forces, les Serbes, usés par de trop longues luttes, courbent la tète sous l'arrêt de la destinée. Mahomet II occupe Smédérévo sans coup férir (1459), et Belgrade, la dernière forteresse des Chrétiens des Balkans, succombe en 1521.
Comment expliquer la décadence si rapide de l'empire des Némania? Les historiens russes l'attribuent d'habitude à la néfaste influence de Constantinople, et les écrivains allemands, aux tendances anarchiques endémiques chez les Slaves. Bien que, depuis que nous connaissons mieux l'histoire de l'empire grec, nous sachions combien sont excessives
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et injustes les opinions courantes sur les basileis byzantins, il est certain que des peuples qui échappaient à peine à la barbarie, couraient un immense péril à entrer en contact trop immédiat et trop constant avec une civilisation raffinée jusqu'à la corruption. Les monarques serbes ont subi le même sort que les descendants de Clovis : ils ont emprunté au monde grec, qui les entourait et les fascinait, ses faiblesses et ses vices, le goût de la subtilité théologique, les habitudes de duplicité et d'intrigue, le besoin du luxe et Tesprit de servilisrae. Leurs caractères se sont efféminés et leur conscience s'est obscurcie.
Les panégyriques et les chroniques, qui constituent le fonds presque exclusif de la littérature serbe primitive, sans mériter peut-être l'indignation qu'elles inspiraient à Hilferding, le slavophile russe, sont une lecture médiocrement édifiante, et leur rhétorique creuse, leur pompe emphatique, la pauvreté de leur contenu et leur absence de dignité morale nous donnent une assez piètre idée de leurs auteurs. D'autre part, comme la masse du peuple était à peine touchée par ces influences étrangères et n'avait même pas été encore complètement pénétrée par le Christianisme, un abîme se creusait entre la foule des sujets et les classes supérieures, condamnées à s'étioler rapidement par des progrès trop brusques qui les séparaient de la souche populaire. La politique des souverains n'était pas soutenue par l'instinct national, et leurs victoires, qui n'étaient que l'effet de calculs heureux ou de hasards favorables, n'avaient pas d'avenir, parce qu'elles ne naissaient pas du passé. Les institutions féodales, qui s'étaient développées chez les Byzantins et qu'avait ensuite fortifiées l'invasion latine du xiii' siècle, favorisaient l'esprit de séparatisme qui avait ses origines dans la configu-
ration géog:raphique du pays et clans l'organisation sociale antérieure des diverses tribus.
Ces divisions intestines furent encore aiguisées par les querelles religieuses, inévitables à une époque où la pensée ne se manifestait que sous forme théologique, et où les seuls livres étaient des légendes pieuses ou des traductions de la Bible. L'hérésie bogomile qui, de la péninsule des Balkans, se répandit dans TEurope occidentale avec les Patarins, les Cathares et les Albigeois, rallia chez les Yougo-Slaves des millions dadeptes et ils dominèrent en Bosnie. Les persécutions par lesquelles les souverains orthodoxes essayèrent de rétablir l'unité religieuse, lais'sèrent des rancunes qui, au moment de l'invasion, se trailuisirenl par de redoutables défections, et elles préparèrent l'apostasie des Chrétiens fort nombreux qui trouvèrent dans le monothéisme rigoureux de rislam une doctrine conforme à leurs habitudes intellectuelles et à leurs aspirations morales.
N'exagérons pas cependant la gravité de ces symp-' tomes morbides, dont on retrouverait sans peine l'équivalent à la môme époque chez la plupart des nations de l'Europe. La cause réelle, — et suffisante, — de la défaite des Serbes, il faut la chercher dans leur situation à l'extrémité orientale de l'Europe. Les Turcs, au moment de Kosovo et de Nicopolis, étaient de terribles adversaires, dont les chevaliers de l'Occident éprouvèrent souvent l'irrésistible élan. Les Serbes succombèrent parce qu'ils étaient au premier rang de la défense chrétienne et qu'ils en constituaient l'avant-garde. Ils furent les victimes d'une calamité tragique analogue à celle qui, ces derniers mois, a condamné la Belgique à d'atroces dévastations. — Il y a là un fait primordial, qu'il est essentiel de répéter sans cesse quand on parle des Slaves, parce qu'on n'en mesurera jamais assez le retentisse-