‹ La grande SerbieChapitre 17 sur 119 · CHUTE DE LA SERBIE · texte numérisé non relu

CHUTE DE LA SERBIE

ment. Si les Serbes, comme les Russes, ont pendant si longtemps végété dans une demi-barbarie, c'est qu'ils avaient couvert de leur courage et de leurs spuffrances l'Europe qui, derrière eux et grâce à leur résistance, a eu le temps de se reprendre et de s'organiser.

Les services qu'ils ont rendus alors au monde chrétien, nous commençons à peine à les soupçonner, et il appartient à la jeune école des historiens de Belgrade de nous les raconter complètement. On se figurait, il n'y a pas longtemps encore, que, de 1389 à 1804, pendant quatre siècles, les Serbes avaient docilement supporté le joug ottoman et que leurs annales n'étaient que le récit de leurs lourdes misères. Certes, leurs soutï'rances furent atroces et la destinée fut impitoyable pour les raïas. Du moins, ils ne la subirent pas sans révoltes et, pendant cette période si longue et si dure, ils ne laissèrent jamais prescrire leurs titres. Tantôt locale et tantôt générale, éclatant sur un point dès qu'elle est écrasée sur un autre, la résistance contre la domination étrangère est permanente et continue.

La lutte est inégale; l'Europe, lointaine et indifTérente; les armes sont rares et les munitions difficiles à remplacer. Les représailles des vainqueurs sont terribles; l'adversaire qu'ils ont renversé sur le sol et qu'ils tiennent à la gorge, ne cesse pas de se débattre et n'avoue pas sa défaite. Ils l'accablent d'impôts, lui interdisent les métiers nobles, qui formeraient les courages, enlèvent les enfants qu'ils ramassent pour les enrôler parmi leurs janissaires. Saignée aux quatre membres, enlacée de mille liens, la Serbie ne se rend pas. — Le roi Ouroch avait béni le pieux

Marko : « Marko mon parrain, Dieu t'assiste. Que ton visage brille dans le conseil, que ton épée tranche dans le combat! Qu'il ne se trouve pas de héros qui l'emporte sur toi et que ton nom partout soit célèbre, tant qu'il y aura un soleil et une lune! » — Et en effet, partout où sonnait la douce langue serbe, dans les veillées du soir autour du foyer de la zadrouga, le gouslar racontait aux vieillards qui se souvenaient de leurs prouesses et aux enfants qui songeaient à les imiter, les exploits de quelqu'un de leurs frères qui tenait la campagne et bravait les pachas et les spahis. — « Écoutez, mes sœurs, avait dit à ses compagnes, les divinités des eaux et de la forêt, la vila que Marko avait vaincue et guérie; ne percez jamais ■ de vos flèches les héros dans la montagne, tant qu'il sera question de Marko le fils de roi, de Charats son indomptable coursier, et de sa masse d'or. » — Et contre les Turcs, la forêt et la montagne se faisaient les complices des rebelles, dont les exploits réchauffaient les âmes et tenaient les vaillants en haleine.

Vers la Saint-Georges, « quand la forêt se revêt de feuilles, la terre d'herbes et de fleurs et que les loups hurlent dans la montagne », l'insurgé, le haïdouk, sort de la hutte où ses amis lui ont offert un asile pendant l'hiver, jette sur son épaule son long fusil, et, ses deux pistolets et son large cout«au à la ceinture, il s'enfonce dans la montagne pour venger son injure et celle de sa race. On sonne la battue et les soldats du pacha partent à la poursuite du rebelle, mais « les Turcs ne savent pas se cacher à l'abri d'un arbre ou derrière un rocher », et plus d'un tombera, « frappé du côté où il ne s'y attendait pas », avant d'avoir aperçu son adversaire. Sur le littoral, en Dalmatie, les Ouskoques, les fugitifs, qui sont les haïdouks de la mer, fondent sur l'Adriatique comme de petits États, dont l'indépendance n'est guère

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limitée par Tautorité nominale des Habsbourgs, et leurs flibustiers désolent les marchands vénitiens ou harcèlent les galères turques.

Ni les Ouskoques ni les haïdouks, pas plus que les Cosaques de la steppe, ne sont de très scrupuleux observateurs de la loi. Les paysans vivent d'ailleurs groupés en zadrouga, c'est-à-dire en vastes associations familiales qui réunissent autour du même foyer des dizaines de travailleurs, parfois même davantage; ils cultivent ensemble, sous la direction d'un chef qui répartit à chacun sa tâche, le domaine qu appartient à la communauté. Dans une pareille organisation sociale et avec cette indivision du sol, le sentiment de la propriété personnelle ne se développe guère, et, quoi qu'il prenne, le haïdoukale sentiment de rentrer dans son bien; celui qu'il dépouille ne saurait être qu'un ennemi : Turc, qui s'est engraissé parla concussion et le vol ; traître, qui, pour s'enrichir, a acheté les complaisances de l'envahisseur.

N'est-il pas juste que le haïdouk boive le vin frais dans la forêt et que la jeune fille lui sourie, puisqu'il est l'appui des pauvres, le défenseur des opprimés et que, toujours prêt à sacrifier sa vie, plutôt que de courber la tête sous un maître détesté, il endure sane faiblesse les plus horribles supplices. Le bourreau pourra lui briser les pieds et les mains, lui crever les yeux, lui enfoncer des clous sous les ongles, « il ne trahira pas un seul de ses compagnons, ni les amis chez lesquels il a hiverné et laissé ses richesses; il ne trahira pas les jeunes paysannes chez qui il a bu du vin vermeil, bu du vin en cachette ». S'il est dur de quitter une vie si ardente et si joyeuse, il se console en pensant aux yeux noirs qui lui ont souri, aux vengeurs qui naîtront de son supplice et au joueur de vielle, au gouslar, qui, dans les auberges et les fêtes du village, dira ses exploits et sa constance, au

son gracile et aigre de son instrument monocorde.

Les éditeurs des Pesmés manquent quelquefois de discrétion dans leurs louanges et ils m'ont toujours paru maladroits en les comparant aux épopée** homériques ou même à notre Chanson de Roland d'autant plus que les Serbes proprement dits n'o n pas un sens musical très exigeant et que l'accompagnement de la gousla stridente et grinçante est plutôt désagréable pour un étranger. Le chant du trouvère est une déclamation monotone, à peine variée par l'accentuation prolongée de certaines syllabes et le clignotement du récitateur. Le charme des poésies domestiques, des « chansons de femme », est plus facile à saisir, et elles traduisent avec une grâce caressante et légère les pensées, les sentiments, la vie familière des paysans. « Dans la chambre où les femmes tricotent autour du foyer, dans les montagnes où les bergers conduisent leurs troupeaux, sur la place du village où les jeunes gens se rassemblent pour danser le kolo, dans les champs où se fait la moisson, dans les forêts où s'avance le voyageur isolé, partout retentit la chanson, compagne inséparable de tout travail et souvent créée par lui. Leur simplicité exquise et comme empreinte d'une limpidité joyeuse et transparente, nous charme et nous séduit. »

Les chants héroïques, les pesmés, exigent pour être bien compris, plus d'étude et de réflexion. Pour en pénétrer le sens réel et profond, il est nécessaire d'avoir vu dans la méhana, l'auberge du village, les paysans, pendant des heures entières, écouler les récits de l'aveugle, dans un silence absolu, sans un geste, les yeux fixés sur le sol ou sur la flamme du foyer. Dans les vers du chanteur, pas d'ornements de rhétorique, pas de recherche de style ou d'épi Ihète curieuse; les descriptions sont rares et brèves; les images, directement empruntées à la nature voisine;

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le récit est simple, clair; les énumérations et les répétitions, fréquentes. En écoutant ces épopées, le Serbe voit repasser dans son rêve obscur la vie qu'ont menée ses ancêtres et qu'il mène lui-même ; il s'émeut et frissonne au souvenir delà bataille qu'il a soutenue sans arrêt contre des maîtres détestés; il songe en frémissant aux héros qui ont combattu les oppresseurs, et il vit dans une intimité constante avec Lazare le martyre ou Marko le libérateur, que Dieu, « le grand tueur », a épargné, etqui attend, endormi dans une grotte lointaine, l'heure où sonnera la délivrance toujours espérée. Pour échapper au joug intolérable, tandis que les plus hardis, les plus aventureux, haïdouks et ouskoques, poursuivent le combat sur le sol natal, d'autres franchissent la frontière, s'unissent aux Croates qui, sur la Drave et la Save, défendent contre les musulmans les forteresses de la frontière. A certaines heures, la contagion de ces révoltes individuelles gagne des districts entiers, soulève des tribus. Puis, quand, après une lutte inégale, les insurgés reconnaissent leur impuissance, ils abandonnent leur pays, demandent un refuge à l'Autriche. Dès que les Habsbourgs ont repris aux Musulmans le château de Bude qu'une garnison turque a occupé plus d'un siècle et demi, ces insurrections locales et ces migrations prennent plus d'importance. En 1690,40000 familles, conduites par le patriarche Arsène Tchernoïévitch, s'établissent ainsi le long du Maroch, de la basse Tisza et du Danube, et Léopold P" leur accorde une large autonomie, avec le droit d'élire leur patriarche qui siège à Karlovtsi et demeure longtemps le représentant et le protecteur des libertés serbes en Hongrie. Cet épisode célèbre n'est qu'un incident d'une migration presque continue qui, en transportant lentement plus au nord le centre de la vie nationale, ouvre à l'invasion albanaise la Vieille Serbie de

Kosovo et lui substitue la Choumadia comme foyer de résistance. L'instabilité est grande sur ce sol ravagé; même pendant les périodes de calme relatif, à côté de la population sédentaire qui cultive le sol, beaucoup déjeunes gens courent le pays de l'Adriatique à la Char Planina; dans les heures de trouble, sous la menace de l'Albanais ou de quelques bandes de janissaires indociles, des villages entiers se déplacent. Ces oscillations continuelles entretiennent le sentiment de l'unité de la race, qui survit au morcellement politique. De Moslar à Kragouiévats et de Zagreb à Nich, le Serbe se sent chez lui, parle « notre langue », entend les mêmes pesmés, rencontre le même rêve de vengeance contre le fonctionnaire étranger, turc ou chwabé, qui le méprise et le dépouille.

Des Musulmans, il est séparé par une infranchissable barrière, la foi chrétienne. Le peuple serbe n'est pas mystique et sa journée de labeur est trop dure pour lui permettre de lever bien souvent les yeux vers le ciel ; il n'est pas intolérant, parce que la vie le met sans cosse en contact avec des confessions différentes. Il s'attache à son Èlglise et à ses monastères, parce qu'il y voit le symbole de sa gloire effondrée et le gage de son avenir. Ses regards, au delà de Conslantinople qui n'a pas su repousser l'Islam et où les patriarches grecs achètent par leurs complaisances vis-à-vis du sultan le droit d'im[)Oser aux Slaves des redevances écrasantes, se portent vers la troisième Rome, vers Moscou, où les Tsars orthodoxes préparent la croisade d'affranchissement qui plantera sur Sainte-Sophie la croix triomphante et rendra l'indépendance aux races opprimées. L'apparition de Pierre le Grand sur le Pruth en 1711 et celle de la flotte russe dans la mer Egée en 1770 agitent d'un sourd frémissement toute la péninsule. A l'orient dès lors blanchit l'aube du jour de la délivrance.

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