‹ La grande SerbieChapitre 19 sur 119 · LA TYRANNIE MUSULMANE · texte numérisé non relu

LA TYRANNIE MUSULMANE

lamentable de solitude et d'abandon. On traversait pendant des kilomètres une plaine presque déserte, couverte de maigres buissons et de misérables taillis que broutaient des troupeaux de moutons et de chèvres, gardés par des pâtres à demi sauvages. De loin en loin, une longue file de chariots, uniquement en bois, sans un seul morceau de fer, ou une caravane de mulets qui descendaient des régions inaccessibles de ribar ou de la Vieille Serbie et qu'escortaient des gardiens à cheval, armés de pistolets et de carabines. La région boisée, la Choumadia, que l'on mettait deux jours à traverser, ne ressemblait guère à ce que nous appelons une forêt. Au milieu des champs désolés, çà et là des chênes séculaires, quelquefois des hêtres, très rarement des ormes, — la plupart découronnés, dépouillés de leurs rameaux, donnaient une ombre pauvre et triste. Des milliers de troncs d'arbres, à demi consumés, détruits par l'incurie des paysans et des bergers nomades. Le silence absolu et presque effrayant, l'absence du chant des oiseaux, les nuées de corbeaux, d'aigles ou de milans, les ruines qui dominent le double sommet du mont Avala qu'avaient fortifié les Romains et d'où jadis Marko, dans ses heures de gaieté, lançait à quelques kilomètres une poutre lourde de plusieurs quintaux, les misérables épis qui se corrompaient sur pied, tout évoquait le souvenir de longs siècles de misère et de servitude.

Le Bulletin de la Société des sciences de Belgrade, qui est une source si précieuse pour l'histoire des Yougo-Slaves, a raconté l'histoire de la colonisation toute récente de ces environs de la capitale, où la barbarie des vainqueurs avait supprimé toute activité et toute vie. Les villages, rares, sales et pauvres, qui n'ont rien de commun avec les bourgs animés et joyeux de l'intérieur, se terrent dans les replis des

vallées. Dans tout l'Orient, le tableau est le même. La férocité et Tanarchie musulmanes ont fait le vide autour d'elles : l'homme fuit et la terre se stérilise. Il y a trois ans, quand on franchissait la frontière de Serbie pour entrer sur le territoire turc, on voyait l'incurie et l'oppression; la frontière séparait bien nettement deux mondes, deux étapes de la civilisation. Au xviii" siècle, les voyageurs qui traversent la Serbie, signalent la présence de deux peuples, qui non seulement ne se combinent pas, mais ne se rencontrent pas. Dans les villes, les Turcs, soldats, rentiers, qui vivent des souvenirs de leur gloire et, de temps en temps, sortent de leurs repaires pour houspiller les chrétiens; dans les champs, les Serbes, qui cherchent une protection dans la distance, évitent les maîtres, réussissent quelquefois ainsi à arriver à une aisance relative, mais sont toujours à la merci des exactions d'un janissaire, de la luxure d'un pacha ou de la fantaisie d'un cadi.

Avant de traverser une route, les femmes serbes s'arrêtent, inspectent l'horizon et, si elles aperçoivent, à quelque distance que ce soit, une voiture ou un cavalier, elles demeurent immobiles jusqu'au moment où il a disparu. Ce serait un mauvais présage que d'agir autrement. Souvenir de l'ère de servitude, où tout inconnu était un ennemi, où la dîme la plus odieuse n'était pas celle que l'on payait en argent, où l'on enlevait les jeunes gens pour l'armée du sultan, et les jeunes filles pour les plaisirs des pachas et des spahis.

Le pire, c'était l'anarchie constante, l'absence de toute administration régulière, les courses des soldats qui ne recevaient pas leur paye et mangeaient sur le pays, les passages répétés des armées qui dévastaient tout sur leur route, les pilleries des fonctionnaires qui avaient besoin d'argent pour

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