DÉCADENCE DE LA TURQUIE
entretenir leur luxe et pour conserver les bonnes grâces de leurs protecteurs, tout ce que le raïa résumait dans le mot de vexation, avanie. A mesure que l'autorité du sultan s'affaisse, que les tyranneaux de provinces échappent à sa surveillance, et que les razzias au delà des frontières deviennent impossibles, la situation devient plus dure et l'oppression plus intolérable.
A la fin du xviii'' siècle, la Turquie s'en allait en morceaux. Plus d'armée, le trésor vide, partout l'anarchie d'un fatalisme inerte. Dans chaque coin de l'empire, un pacha se taille un royaume : Ali- Pacha en Albanie, Pasvan-Oglou à Vidin. Sur la frontière, les voisins guettent la décadence de la Porte, se distribuent son héritage. La conviction générale est que sa ruine est une question de mois plutôt que d'années. Sélim III (1787-1807) essaya de lutter contre le destin, voulut rétablir Tordre, relever l'autorité. La tâche la plus urgente était de refaire une armée et, pour cela, de réformer les janissaires qui n'étaient plus qu'un ramassis de bandits dispersés dans les provinces qu'ils rançonnaient à leur guise.
Quand le sultan prétendit les soumettre à une discipline régulière, ils refusèrent d'obéir, soutenus par les pachas, qui s'étaient taillé des principautés indépendantes, et par les représentants des anciennes traditions, fanatiques qui soupçonnaient dans chaque changement une menace contre le Coran, ou pillards qui s'enrichissaient du désordre. Ils trouvèrent un appui dans les Kirdjalis, troupes de condottieri, recrutés parmi les soldats qui, licenciés depuis le traité de Sistova, n'avaient pas renoncé au métier militaire, et couraient le pays sous la conduite des chefs qu'ils s'étaient donnés. Les éléments de désordre étaient nombreux alors dans la péninsule :
Bosniaques que l'aristocratie des begs réduisait à la misère, Albanais toujours en quête de butin, fugitifs des Confins Militaires, toute une cohue d'affamés et de brigands, gens de sac et de corde, sans foi ni loi, qui arrivaient en guenilles, les dents longues, et qui ne demandaient qu'à bien vivre au compte des habitants.
Cette populace de pillards s'abattit sur la région de la Morava, s'y installa malgré les ordres de Sélim. Le pachalik de Belgrade, peuplé alors de 3 à 400 000 habitants, comprenait le territoire qui s'étend depuis le Kopaonik vers le Sud jusqu'aux plaines marécageuses de la Save et du Danube au Nord. De l'embouchure de la Drina à Orsova, il était coupé en trois sections par la Koloubara et la Morava. En dehors du voisinage immédiat des fleuves, c'était une région escarpée, hérissée de précipices et de montagnes, couverte de taillis, où erraient d'immenses troupeaux de porcs, qui formaient la principale richesse du pays. Les villes, Belgrade, Smédérévo, Chabats, sur le Danube, Valiévo, Kragouiévats, dans l'intérieur, n'étaient que des bourgades. Depuis la fin de la récente guerre de la Turquie avec l'Autriche (1791), une certaine aisance s'y était développée; un pacha bienveillant avait maintenu un ordre relatif; les impôts étaient modérés, le bétail se vendait bien, quelques petites fortunes s'étaient créées.
Linvasion des Kirdjalis et des janissaires exaspéra les habitants. Comme dans presque toutes les provinces turques, au-dessous de la hiérarchie officielle, les Chrétiens avaient conservé une administration autonome. A la tête de chaque village, un kmète ou maire dirigeait les affaires de la communauté, et, à la tète de chaque canton, un knèze réunissait l'impôt, veillait à la paix publique et servait