LES KNÈZES
d'intermédiaire entre les musulmans et les Chrétiens. Ces kmètes et ces knèzes ne rappelaient en rien nos seigneurs féodaux, et ils devaient leur influence moins à leur naissance ou à une large richesse qu'à leurs qualités personnelles, à leur prudence avisée, à leur bravoure mitigée d'une ondoyante souplesse. Le type de ces knèzes est cet Alexa Nénadovitch, dont la famille joue un rôle de premier plan pendant l'insurrection, et dont le fils, l'archiprêtre, nous a laissé de curieux mémoires, que M. Haumant a révélés au public français. — « Alexa, écrit M. Haumant, porte le bonnet de fourrure, la veste brune, la chemise serrée par une ceinture et retombant sur une culotte engagée dans des bas de soie qui finissent eux-mêmes dans les opankés, la chaussure de tous les Slaves du sud. Il a les cheveux tressés et noués sur la nuque, à la mode des Chrétiens d'Occident. » Sa famille est nombreuse et ses alliances, lointaines ; des escouades de serviteurs, mibergers, mi-haïdouks, gardent ses troupeaux, et il ne lui est pas plus difficile de trouver quelques milliers de piastres, que de réunir quelques centaines de bons compagnons qui ne reculent pas devant un coup demain. Comme tous les paysans, il a l'humeur paisible, mais il n'entend pas que l'on touche à son bien. Bon chrétien et bon orthodoxe, il n'aime pas beaucoup les Autrichiens et, s'il a soulevé en 1788 ses amis pour soutenir Joseph II, il ne pardonne pas aux Habsbourgs leur abandon, et il s'est fortifié dans la pensée que « jamais Serbe ne doit se fier aux Chvabé ». Il connaît assez le monde pour savoir que les Chrétiens ne sont pas partout aussi maltraités qu'en Turquie. Le pacha, tant que les janissaires ne l'ont pas dépouillé lui-même de toute autorité, l'estime et le consulte. Comme tous les cultivateurs, ses voisins, Nénadovitch ne songe pas à contester
les droits du sultan et il ne refuse pas de payer les impôts réguliers; ce qu'il ne supporte pas, ce sont les avanies, les razzias, les brutalités sauvages, les exactions odieuses. Les Turcs paisibles, depuis longtemps établis dans la région, que les janissaires rançonnent ou dont ils diminuent les bénéfices, attisent le mécontentement, avertissent sournoisement les raïas que les aventuriers qui les tourmentent sont les ennemis du souverain, qu'il saura gré à ceux qui le débarrasseront de ces rebelles.
A la fin de 1803, les knèzes adressent une pétition à Sélim : « On nous menace dans notre vie, dans notre religion, dans notre honneur. Pas un mari qui soit sûr de garder sa femme ; pas un père, sa fille; pas un frère, sa sœur. Cloîtres, églises, moines, popes, rien n'est à l'abri des outrages. » Le sultan accueille favorablement le placet, menace les intrus de soulever contre eux les raïas. Épouvantés, les janissaires, pour prévenir la révolte, ordonnent de massacrer les knèzes, les chefs les plus influents : en quelques jours on apporte à Belgrade et on expose devant le palais des Dahis, les quatre capitaines que se sont choisis les janissaires, 72 têtes de Serbes. Parmi elles, celle de Nénadovitch. Prévenu, il avait refusé de fuir, — par générosité, « pour que les autres chefs et le pauvre peuple ne pâtissent pas pour lui »; — par attachement au sol natal, « — Où je suis né, je vivrai et je mourrai. A la grâce de Dieu! » — enfin par ce mépris de la douleur dont se sont toujours enorgueillis les haïdouks, et ce fatalisme résigné (|ui en Orient n'est pas le partage des seuls Musulmans.
Pour venger sa mort, son fils appelle ses amis, arbore l'étendard serbe dans la Matchva, à l'ouest de la Koloubara. Dans la Choumadia, les janissaires ont laissé échapper un marchand de bestiaux de Topola qui, sans appartenir à l'aristocratie des knèzes, est