‹ La grande SerbieChapitre 23 sur 119 · KARA-GEORGES · texte numérisé non relu

KARA-GEORGES

mais la fin du zoiiloum, des avanies; ils en ont assez des impôts arbitraires, des extorsions continuelles, des incursions subites, des enlèvements de filles surtout. « L'archiprêtre Matia Nénadovitch, nous dit %. Haumant, s'est connu cinq frères et trois sœurs, mais peut-être en a-t-il eu d'autres. Quant à ses oncles, tantes, cousins, cousines, ils sont innombrables. » Les grandes familles étaient fréquentes alors, et les Serbes, sans orgueil excessif, estimaient qu'ils suffisaient à peupler le pays, sans le secours des étrangers. Leurs demandes étaient modestes et d'ordre essentiellement pratique, et cette modération facilita leurs premiers succès.

Je suis très sceptique sur les traditions que Vouk Karadjitch, l'illustre érudit serbe, a transmises à Ranke, et d'après lesquelles Georges aurait été élu chef suprême dans une assemblée populaire de la Choumadia. Sans même parler de la facilité avec laquelle se créent les légendes, comment ne pas se défier d'affirmations qui viennent de Kara-Georges et dont la tendance est évidente? En réalité, au début, le combat est mené par des capitaines isolés qui ne reconnaissent aucune autorité supérieure et qui combattent chacun dans son propre district.

Dans la Matchva, .laques Nénadovitch, qui a pris les armes pour venger son frère Aiexa, barre la route aux Kirdjalis bosniaques qui accourent au secours de Chabats, assiégé par les insurgés. Deux cents haïdouks, dans les bois qui dominent le couvent de Tchokotitsa, arrêtent pendant un jour des forces cinq fois supérieures. A la fin de la journée, leurs munitions épuisées, leurs fusils hors d'usage, les quelques survivants plient sous une attaque furibonde; mais les Turcs ont éprouvé de telles pertes qu'ils n'essaient plus de rien entreprendre, et cette journée que Ranke appelle la bataille des Thermopyles de la Serbie,

(15 avril 1804), entraîne la capitulation de Chabats. Les partisans du sultan Sélim encouragent les Serbes contre les janissaires, les aident à occuper Belgrade, que les révoltés vainqueurs déménagent en conscience; les dahis se sauvent à Orsova, à la grande indignation des knèzes. Pour les apaiser, le pacha que les insurgés ont débarrassé de ses ennemis, ordonne de laisser péiiétrer dans la place une bande de Serbes, et, quelques heures après, ils lui rapportent les tètes des quatre dahis.

Quand il était entré dans le camp des insurgés qui assiégeaient Belgrade, le représentant du sultan avait eu un moment d'épouvante en voyant une véritable armée dans ce qu'il avait supposé devoir être un ramassis de paysans. Il eut dès lors le pressentiment que l'insurrection, encouragée par ses premiers succès, élèverait vile de dangereuses réclamations. Sélim aurait cependant sans doute réussi à désarmer les rebelles par des concessions rapides. En face de l'agitation des mécontents à Constantinople, il n'était pas libre de les l'aire, et il n'y était pas très disposé lui-môme, parce qu'il sentait le errain trembler sous lui et que les privilèges accordés aux Serbes auraient été bientôt réclamés par tous les Chrétiens de l'empire. 11 iiésila, tergiversa, et ses promesses tardives, ses revirements, ses incohérences et la mauvaise foi de sa politique transformèrent en une insurrection nationale un mouvement qui n'avait été au début qu'un soubresaut de révolte contre la tyrannie anarchique de quelques compagnies de pillards. A côté des paysans qui ne demandaient que la sécurité de leurs biens et de leurs vies, une poignée de meneurs avait entrevu dès le premier jour un but suj)érieur, la conquête de l'inlépendance et le relèvement du peuple serbe.

Page 1