DÉSASTRE DE
commandant de l'armée russe, les invitait à se résigner, à réserver toutes leurs ressources pour le moment où les circonstances leur redeviendraient favorables. — Avant le départ de la petite troupe auxiliaire russe, un pope célébra la messe, lut un chapitre de saint Jean : — « Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » — Kara-Georges et ses capitaines prêtèrent serment de fidélité éternelle à la Russie.
Pour le moment, ils étaient abandonnés à leurs seules forces, épuisés par une lutte acharnée qui avait enlevé les combattants les plus vigoureux. Mahmoud, résolu à profiter de l'occai^ion pour écraser les dernières résistances, repoussa leurs suppliques, exigea qu'ils livrassent leurs armes, et mit sur pied contre eux une armée formidable » — « comme contre un royaume ». — L'autorité de Kara-Georges n'avait pas toujours été douce et il s'était attiré de nombreuses inimitiés par ses violences, sa partialité pour certains favoris. Le peuple d'ailleurs était victime d'un de ces accès de dépression nerveuse, physique et morale, qui suivent les tensions trop violentes et trop continues. Il ne paraissait rester d'espoir que dans la fuite et l'on songea un moment à une émigration en masse en Russie. Kara-Georges n'avait pu l'aire adopter son plan qui consistait à rassembler tous les combattants dans les montagnes de l'intérieur pour se jeter successivement sur les diverses armées turques, et il était tombé dangereusement malade. Quand il reprit le commandement, il était trop tard pour réorganiser la défense ; il se soumit au malheur et se retira sur le territoire autrichien. A la fin de 1813, les Turcs étaient maîtres des forteresses; ils les gardèrent jusqu'en 1867. Le sultan, pour remercier l'Autriche de ses bons offices, fit cadeau à son ambassadeur d'une tabatière enrichie de diamants.
De dix ans de combats, il ne restait rien que l'article VIII du traité de Bucarest (1812). par lequel la Porte, « ne consultant que ses sentiments de miséricorde et pour donner aux Serviens une preuve de sa magnanimité », promettait de leur laisser à euxmêmes le soin de l'administration intérieure du pays. C'était peu, et pourtant de cet article est sortie l'indépendance du royaume. Une nouvelle période de l'histoire serbe commençait, où la direction allait passer aux diplomates et aux politiques.
Au moment où les insurgés avaient cherché un refuge sur la terre autrichienne, un des knèzes, par hasard, était demeuré dans le pays : Miloch Obrénovitch. Les Turcs avaient besoin de quelqu'un qui leur servît d'intermédiaire avec la masse du peuple, les aidât à rétablir l'ordre; ils lui offrirent de lui rendre ses titres et ses fonctions. Il avait plus d'ambition que de scrupules, et moins de délicatesse que de prudence. 11 accepta.
Bien qu'il fût encore jeune, — il était né en 1780, — Miloch avait joué un rôle fort actif dans les années précédentes. Héritier d'une famille depuis longtemps influente et enrichie par le commerce du bétail, il n'appartenait pas tout à fait à la même classe que Kara-Georges, qu'il n'aimait pas et dont il avait été un des principaux adversaires. Sa bravoure était incontestable; dans la désastreuse catopagnede 1813, il avait gardé son sang-froid au milieu du désarroi général, et il avait continué la lutte jusqu'au bout. Il préférait cependant les négociations aux batailles, et il croyait moins à la force qu'à la ruse. Il avait plus de persévérance dans la volonté que d'élévation d'esprit, plus de finesse que de magnanimité d'âme, et son patriotisme, qui était sincère, manquait un peu d'envergure et d'éclat, parce qu'il confondait souvent les intérêts de son pays avec le souci de sa