INSURRECTION DE
l'individu pris les armes à la main ne devient pas pour toute sa vie la propriété de son vainqueur; les droits de conquête sont mitigés; les nations se respectent l'une l'autre; toute cruauté gratuite et arbitraire est bannie des rapports entre les peuples. C'est en vertu de ce code auguste qu'une parité de droits est reconnue pour toutes les races d'hommes. C'est en invoquant ces principes que les chefs de la famille européenne ont le droit d'exiger de la Porte la cessation de tant d'atrocités. »
Talleyrand, Metternich et Lord Castlereagh sentirent comme il convenait l'éloquence d'un si noble appel. — Mais l'équilibre européen! Le danger de compromettre l'existence de la Turquie, que l'Empereur François I" estimait le plus agréable et le plus commode des voisins I — Le Congrès passa à l'ordre du jour.
Miloch s'arrangea pour tirer les diplomates de leur torpeur. Quand les violences et les exactions des Musulmans eurent poussé les paysans à un tel point d'exaspération qu'ils étaient prêts à tout, « ne fût-ce que pour mourir ensemble » ; quand on sut que le reis-effendi avait dit à Constantinople que « des raïas qui se révoltaient si souvent, il fallait les exterminer tous »; le jour de la fête des rameaux, le 23 avril 1815, Miloch Obrénovitch planta sa bannière devant l'église de Takovo : « Me voici. — Vous voilà. Guerre aux Turcs. » Aussitôt des bandes s'organisèrent ; les émigrés repassèrent la frontière ; les Turcs, surpris, subirent une série d'échecs, furent défaits à Doublié, refoulés dans quelques forteresses. En même temps, Miloch écrivait à Mahmoud : « Ne crois pas que nous ayons peur. Nous ne pouvons plus avoir peur de personne. Mais nous ne voulons plus être tyrannisés, et nous espérons que tu nous accorderas ta grâce, comme nous le méritons. »
Alexandre était dans tout l'éclat de sa puissance. Napoléon avait été définitivement vaincu à Waterloo'. La Russie avait désormais les mains libres, et elle était en état de faire respecter le traité de Bucarest. Ali de Tébélen se révoltait, la Grèce s'agitait. Mahmoud craignit une intervention étrangère et, par un firman qui fut lu publiquement à Belgrade le 4 décembre 1815, reconnut Miloch comme knèze suprême : les Serbes gardaient leurs armes, obtenaient une pleine liberté religieuse et la direction de leurs affaires intérieures; ils payaient un tribut annuel au sultan, leur suzerain; des garnisons turques occuperaient les forteresses.
Ces concessions incomplètes, que la Porte dans la pratique essaya encore de limiter, étaient fort loin de satisfaire les Serbes, et il n'est pas impossible que, dans les années suivantes, ils eussent obtenu une indépendance plus réelle, si Miloch n'eût été préoccupé d'assurer sa propre domination. Non pas qu'il eût renoncé à obtenir de Gonstantinople des privilèges plus étendus, mais il préférait les arracher peu à peu par des négociations progressives, et il se défiait des impatients et des imprudents qui comptaient trop sur l'intervention de la Russie. Son avidité lui avait suscité de nombreux adversaires : en dehors même du traitement énorme qu'il s'était fait allouer, les domaines qu'il avait pris en ferme lui rapportaient dès 1816 près de 400 000 piastres. Il se débarrassa des mécontents les plus dangereux. L'archevêque Nikchitch fut assassiné dans son palais ; un autre des chefs de l'opposition fut étranglé sur la demande du prince par ordre du pacha. Les meneurs d'un mouvement révolutionnaire qui avait éclaté dans le district de Belgrade furent exécutés et leurs têtes envoyées à Gonstantinople. Kara-Georges, qui était en relations avec i'hétairie grecque, avait