LUTTES DYNASTIQUES
irritaient les russophiles les plus sincères et les forçaient à chercher ailleurs une protection indispensable à leur faiblesse. L'Autriche, bien qu'elle sollicitât elle-même les bonnes grâces du Tsar, excitait sous main ces révoltes, et elle offrait ses sympathies à tous ceux que rebutait Pétersbourg. L'immense majorité du peuple serbe était trop dévouée à l'Orthodoxie, trop pénétrée des services que lui avait rendus la Russie et trop méfiante du Chvab pour se laisser prendre à ces sourires. Les politiques n'avaient pas toujours la vue aussi claire des intérêts permanents et essentiels de la principauté. Quelques-uns prenaient au sérieux l'amitié qu'on leur offrait; d'autres, en plus grand nombre, se fiaient à leur habileté pour utiliser le secours de l'Autriche sans se livrer complètement à elle. Leurs combinaisons trop subtiles favorisaient les rivalités intérieures et aboutissaient à des coups d'état et à des révolutions qui entravaient l'œuvre de transformation nécessaire et compromettaient au dehors le bon renom du peuple.
La période qui s'écoule de 1835 à 1860 est ainsi marquée par une suite de brusques changements, dont les plus retentissants furent la chute de Miloch (1839) et celle de son fils Michel (1842), le règne d'Alexandre Karageorgévitch (1842-1858), puis sa déposition par la Skoupchtina et le retour du vieux Miloch (1858) qui, à sa mort (1860y, laisse le pouvoir à son fils Michel.
Ces événements, fâcheux surtout par le retentissement qu'ils avaient au dehors, n'eurent en réalité qu'une importance assez superficielle et n'arrêtèrent pas sérieusement le progrès général. Les Serbes ont leurs défauts, qui tiennent à la fois à leur tempérament et à leur éducation. Leurs volontés sont instables; leurs défiances, vite éveillées, et il leur arrive de prendre sans assez de réflexion des résolutions
dont ils se repentent bientôt. Ils n'ont pas toujours un sentiment assez vif de leurs devoirs envers FÉtat et ils sacrifient assez souvent les intérêts publics à leurs colères qui sont passagères, mais violentes. Ils sont accessibles aux paroles sonores et aux accusations spécieuses, oublieux des services rendus, plus capables d'héroïsme que de réflexion, et, comme ils sont pleins de ressources et d'élan, ils croient facilement, à l'exemple des Français, que leurs négligences seront aisément réparées. La longue domination turque, pendant laquelle ils n'étaient jamais sûrs de recueillir le fruit de leur travail, ne leur a pas donné le goût de l'effort suivi. Ce sont des méridionaux qui se plaisent aux discours et s'amusent à suivre leurs rêves dans les spirales de la fumée de leurs cigarettes.
Leurs querelles intestines et leur inconstance donnaient des armes contre eux à leurs voisins, les Allemands et les Magyars, intéressés à grossir leurs erreurs. Leurs ennemis n'apercevaient pas ou ne voulaient pas apercevoir les qualités supérieures de la race, sa souplesse trempée par de longues épreuves, la finesse et l'acuité de son intelligence, surtout la constance de son idéalisme et la solidité de sa foi, qui se maintenaient en dépit des oscillations apparentes. Les vents rident la surface du fleuve, ils n'en modifient pas le courant. En dépit des batailles des partis et des changements de dynasties, la principauté se dégageait des souvenirs de son long esclavage et, suivant les désirs de Miloch, s'adaptait à la vie européenne. Si le touriste qui arrivait de Vienne se scandalisait des auberges sordides, celui qui venait de Constantinople s'extasiait à la vue des voyageurs assis sur des chaises et mangeant avec une cuiller.
Les réformes n'avaient pas toujours été bien pré-