PROGRÈS DE LA SERBIE
parées, et les lois, rédigées par des étrangers qui connaissaient mal le pays, étaient souvent plus ambitieuses que pratiques. Elles n'étaient pourtant pas iautiles. La prospérité matérielle se développait; les écoles d'agriculture répandaient des méthodes perfectionnées, distribuaient des semences, amélioraient les arbres fruitiers ou les espèces d'animaux domestiques, combaltaient la destruction des forêts, commençaient le reboisement. La charte de 1861 avait établi les conditions essentielles du régime constitutionnel en substituant des élections régulières aux champs de mars tumultueux où se rassemblait pour quelques heures la masse du peuple et oii toute discussion sérieuse était impossible. L'armée s'organisait. Alexandre Karageorgévitch avait fondé des écoles militaires, une fabrique de canons à Kragouiévals que dirigeait un Français, Loubry, de Douai. Michel eut pour ministre de la Guerre un autre Français, le colonel Mondain, et il pouvait au besoin mettre sur pied loOOOO combattants avec sept batteries. Dans toute la péninsule, l'opinion était générale que la Serbie était destinée à devenir le Piémont des Balkans, et les regards se tournaient avec confiance vers Michel (1860-1808), qui paraissait de taille à ne pas reculer devant une aussi magnifique entreprise.
Lentement se nouaient les liens intellectuels et moraux qui devaient rattacher à la Serbie la masse des Yougo-Slaves, qui, soumis depuis des siècles à des dominations différentes, avaient presque perdu le souvenir de leur communauté d'origine. En 1862, on inaugurait le lycée ou école supérieure, pour la construction de laquelle un patriote avait dépensé plus d'un million de francs et qui comptait une vingtaine de professeurs et quelques centaines d'élèves. Depuis 1847, la Société des Sciences publiait un Bulletin (Gîasnik) qui renfermait de très remarquables études
scientifiques, historiques et philologiques. Belgrade, qui, pendant longtemps, avait dépendu de l'Autriche, devenait rapidement un foyer de lumière et un centre de travail qui commençait à rivaliser avec la capitale croate, Zagreb, et son influence rayonnait sur Sofia, Doubrovnik et Novi Sad.
L'œuvre émancipatrice de Dositée Obradovitch avait été continuée avec infiniment plus d'audace et de hauteur de vues par Vouk Karadjitch (1787-1864), un des représentants les plus complets et les plus illustres de ce merveilleux réveil de l'érudition enthousiaste qui, au début du xix** siècle, accompagne la renaissance politique slave, qu'il annonce, qu'il prépare et qu'il soutient. Dans le pénible labeur de la restauration de la Serbie contemporaine, il n'y a aucune exagération à affirmer que la part de Vouk n'a pas été inférieure k celle de Miloch.
Son éducation première avait été médiocre et son travail acharné n'en combla pas toujours les lacunes. On sent en lui l'autodidacte. En revanche, il a, — à un degré supérieur, — les deux vertus essentielles des romantiques de la première heure, un patriotisme passionné et une foi absolue dans le peuple. Il a passé sa vie à l'étudier, dans les manifestations variées de sa pensée et de son action, recueillant de ses lèvi-es les chansons et les épopées héroïques, les légendes et les proverbes, rassemblant les traditions, réunissant par un effort acharné les matériaux de cet admirable dictionnaire serbe, qui demeure son immortel titre de gloire, source incomparable où viennent puiser depuis tous ceux qui s'occupent de l'histoire ou de la littérature yougo-slaves.
Il avait le culte de la langue nationale, telle qu'elle était parlée dans cette Herzégovine, d'où venaient ses parents, et que l'on a nommée la Toscane Serbe. C'est un homme qui écrit bien le Serbe, note dans sa
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première rencontre avec lui le célèbre philologue Kopitar, qui resta son protecteur et son ami et qu'offusquait le jargon bizarre et obscur des auteurs timides et routiniers, venus à Vienne pour publier un journal serbe, et qui « n'osaient pas écrire purement, simplement ».
Vouk n'ignorait pas les criailleries que provoquerait son audace, quand il rompit définitivement avec les traditions paléo-slaves qu'avait ébranlées Dositée, sangles répudier complètement. Peut-être cependant n'avait-il pas absolument mesuré l'indignation des âmes pieuses qui s'accrochaient au passé et l'accusaient de préparer le triomphe de l'hérésie catholique par l'introduction de l'orthographe phonétique et l'adoption du j latin. L'acharnement de ses adversaires fut aussi tenace que leurs colères étaient puériles; ses œuvres furent longtemps proscrites en Serbie, et la liberté de l'orthographe n'y fut reconnue qu'en 1868. Mais les arrêtés des ministres et les excommunications des sociétés académiques n'étaient plus depuis longtemps déjà qu'un objet de raillerie pour l'opinion qui avait pris presque aussitôt parti pour Karadjitch et saluait en lui un des meilleurs ouvriers de la grandeur nationale.
Par la publication des Chansons populaires et des Pesmés héroïques, il avait en quelque sorte donné à la Serbie son titre de naturalisation en Europe, attiré sur elle l'attention des savants et des artistes, et créé un large courant de sympathies pour ce petit peuple qui, depuis Kosovo, poursuivait sa revanche avec une si inébranlable vaillance.
En fixant les règles de la grammaire et de l'orthographe et en substituant aux fantaisies individuelles ou aux traditions surannées des lois précises et rationnelles, il avait rendu possible la naissance d'une littérature néo-serbe. Quand il avait décidément
rompu avec l'idiome artificiel que Ton appelait le slavon ecclésiastique, il avait affranchi les esprits, comme Kara-Georges avait libéré les corps. Le dialecte qu'il avait choisi et qui demeure la langue littéraire, était compris sans difficulté de la plus grande partie des Slaves du sud; et comme, vers la même époque, les Croates prenaient pour modèles les poètes de Doubrovnik, le manifeste de Vienne pouvait fièrement déclarer que les Yougo-Slaves, croates ou serbes, catholiques ou orthodoxes, qu'ils se servissent de l'alphabet latin ou de l'alphabet cyrillique, ne formaient plus qu'un seul peuple, qui parlait la même langue (1830).
Amesure qu'on mettaitau jourles assises profondes de l'existence nationale, les vaines apparences qui avaient dissimulé longtemps l'unité fondamentale, s'évanouissaient. Par-dessus les barrières politiques, en dépit des haines religieuses, une même pensée envahissait les cœurs que soulevaient les mêmes colères etqu'enflammaient les mêmes espoirs. Racine, à ce qu'on prétend, se plaisait à dire : « J'ai trouvé mon plan, ma tragédie est faite, il n'y a plus qu'à l'écrire. » Vouk Karadjitch avait dessiné la carte de l'avenir; il ne restait plus aux princes qu'à réaliser l'œuvre dont il avait montré la grandeur et prouvé la nécessité. Vers 1860, la situation paraissait favorable. Michel, qui, après la mort de Miloch, son père, avait pris le pouvoir pour la seconde fois, avait été mûri par les épreuves, sans que son courage et sa confiance en eussent été ébranlés. Il avait parcouru l'Europe qu'il connaissait bien, et son esprit s'était ouvert au souffle des temps nouveaux. Il avait le cœur assez haut pour comprendre et pour partager les désirs de ses sujets, et il tenait de Miloch une prudence avisée qui ne se risquait aux audaces qu'après avoir lentement lûté le terrain et préparé le succès.