MICHEL OBRÉNOVITCH
De tous côtés, les sympathies lui souriaient. La Russie, qui ne s'était pas encore relevée de ses défaites de Crimée et qu'absorbaient les réformes d'Alexandre II et l'émancipation des serfs, avait, pour le moment, abdiqué toute ambition directe, et elle eût assisté avec une satisfaction tranquille à la ruine de l'Empire ottoman, qui eût été pour elle une première revanche. L'Autriche, profondément ébranlée par ses défaites de Magenta et de Solférino, se débattait au milieu de crises constitutionnelles aiguës et cherchait une dérivation à ses ennuis dans une politique offensive en Allemagne, qui la mettait aux prises avec la Prusse et allait la conduire à Kœniggrœtz. Napoléon III ne ménageait à la Serbie ni ses encouragements, ni son aide.
Depuis 1859, un vent de liberté traversait l'Europe, et la formation du royaume d'Italie remplissait d'enthousiasme les nations asservies. Sur le Danube, les Bulgares, qui naissaient à peine à la vie et qui n'avaient pas encore conquis leur autonomie religieuse, tournaient volontiers leurs regards vers Belgrade, d'où était parti le signal de leur renaissance littéraire et où leurs émigrés entretenaient d'activés relations. Avec les Serbes de Hongrie, les rapports de la principauté avaient toujours été étroits; ils lui avaient fourni nombre de ses administrateurs, et leur capitale, Novi Sad, avait été pendant longtemps un des foyers de la vie intellectuelle yougo-slave. Pendant la révolution de 1848, quand les Croates, sous la conduite de Jellatchich, et les Serbes du Banat, sous la direction de Stratimirovitch, avaient pris les armes contre les Magyars, leurs rangs s'étaient grossis de nombreux volontaires venus du sud du Danube, et cette nouvelle confraternité d'armes avait plus étroitement rapproché les cœurs.
Dans la lutte qui paraissait se préparer et où
Michel comptait sur les connivences ou l'appui déclaré des Slaves autrichiens ou turcs, il aurait trouvé un aUié sérieux dans la Tcherna Gora, qui, après une évolution assez analogue à celle de la Serbie, avait fini par conquérir une certaine importance politique et militaire.
Après avoir subi au xvi* et au xvii* siècle la domination lointaine et intermittente de la Porte, les montagnards de la Zêta, de la Brda et du Lovtchen avaient secoué le joug, dès que la puissance des sultans avait commencé à s'atï'aiblir, et, depuis le début du XVIII* siècle, leurs évèques, — que l'on choisissait désormais dans la famille des Niégoch, illustrée par l'héroïsme du premier libérateur du pays, Danilo Pétrovitch (1697-1735), — avaient maintenu leur indépendance contre les retours offensifs des Turcs, étendu leurs étroites frontières, et donné à leur autorité une forme plus régulière. Pierre Pétrovitch Niégoch (1830-1851), véritable fils de la libre montagne, « plus grand d'une coudée que le plus grand de ses soldats », le plus remarquable peut-être des écrivains de sa race, en chantait les exploits dans un recueil d'une chaude et ]>r"ofonde inspiration, la Guirlande de la Montagne. Comme beaucoup de princes de sa maison, ce poète était un héroïque soldat et un politique fort avisé : après avoir supprimé la dignité des « gouverneurs » qui avaient souvent porté ombrage à la puissance des évoques, il s'était appliqué à organiser le pays et avait commencé la formation d'une armée permanente.
Son œuvre avait été continuée par son neveu Danilo I" (1851-18G0), qui avait sécularisé le pouvoir et, encouragé par la Russie dont la Tcherna Gora for-
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mait comme une grand'garde avancée, et par la France, s'était proclamé « prince et seigneur de la Tcherna Gora et de la Brda ». L'éclatante victoire remportée sur les Turcs à Grahovo par son frère Mirko (1858), avait prouvé que ses sujets n'avaient rien perdu de leur antique vaillance. Son neveu, Nicolas, qui commençait en 1860 un règne fécond en péripéties tragiques, gardait intactes, en dépit de son éducation occidentale, les âpres et fougueuses passions de sa race. Avide de pouvoir, de prestige et d'argent, impétueux et tenace, très fier de son nom, de son peuple et de son pays, soutenu par une confiance illimitée dans les ressources de son esprit, l'intrépidité de ses guerriers et l'inviolabilité de ses rochers, habile à gagner de puissantes alliances ou des protections utiles, cet aventurier de grande marque, léger de scrupules, indilïérent aux jugements humains et aux sacrifices qu'exigeait son ambition, était prêt à tous les coups de main pour augmenter ses revenus, accroître les quelques arpents de terre qui nourrissaient péniblement son peuple, et atteindre, à Cattaro ou à Scutari, un port sur l'Adriatique, qui lui permettrait de jouer un rôle dans la politique européenne. De quelque côté que vînt le signal du combat, il répondrait au premier appel, s'il ne le devançait pas.
D'un bout à l'autre du monde yougo-slave, un frisson d'espoir et un vent d'espérance agitaient les âmes. Le romantisme nationaliste, inauguré par le travail de Vouk Karadj itch , s'épanouissait dans la « Jeune- Serbie », VOmladina, et de 1848 à 1871, dans la principauté aussi bien qu'en Hongrie, entraînait dans son courant torrentueux à la fois les meneurs de la vie politique et les maîtres de la pensée. Le Victor Hugo de ce mouvement, qui, dans une certaine mesure, rappelle notre grande période littéraire de 1830 à
1848, sinon par Téclat du génie et la valeur durable des œuvres, du moins par Texallation des sentiments, la véhémence des désirs et une sorte d'optimisme mystique, était le poète Zmai lovan lovanovitch (1833-1904) qui, avec une sincérité émouvante, traduisait dans l'harmonieuse sonorité de ses vers les aspirations nationales, les besoins de liberté et de lumière, « la conviction surtout que la libération et l'union de la Serbie tout entière, pensée constante et rêve éternel de tant de générations, était une question non d'années, mais de mois. Partout où vivaient des Serbes, ses vers se répétaient comme des prières » (Skerlits), et, de la Drave à la Morava, de l'Adriatique au Timok, un appel suppliant montait vers le ciel : Seigneur, dis-nous que ta colère est apaisée et que tu nous as pardonné nos fautes I Seigneur, mets fin au supplice des fils de Lazare, le martyr de Kosovo! Seigneur, rends-nous la place qui nous appartient au milieu des nations et délivre-nous des Turcs et des GhwabéI
Quelles que fussent les chances favorables, la partie demeurait grosse à jouer, et, en dépit de la légende généralement acceptée, je ne suis pas sûr que Michel eût engagée. Ristitch, qui était en mesure d'être bien renseigné, nous dit qu'il préparait la guerre, non pas qu'il y fût résolu. Les Turcs étaient de très redoutables adversaires, ainsi que le démontra un peu plus tard la résistance qu'ils opposèrent aux armées russes; encore étaient-ils moins à craindre que l'Autriche qui ne dissimulait guère ses convoitises. Exposée à la double menace de Bysance et de Vienne, la Serbie, en dehors de la Tcherna Gora dont la force était surtout défensive, n'avait en réalité aucun allié; les Bulgares manquaient de chefs, d'armes et de munitions; les Serbes de Croatie et de Hongrie, enlacés dans les liens d'une administration
savante, ne pouvaient pas refuser de combattre dans l'armée impériale ; Charles de HohenzoUern qui venait d'arriver à Bucarest, n'y avait encore aucune autoi:ité, et il eût été absolument hors d'état d'entraîner ses sujets dans une guerre qui, d'ailleurs, ne touchait qu'assez indirectement leurs intérêts. Les Grecs, qui sortaient aussi d'une révolution (186:2), n'avaient aucune sympathie pour les Slaves, et ils préféraient que la succession de la Porte ne s'ouvrît pas, tant qu'ils ne seraient pas en état de saisir la part qu'ils s'attribuaient et qui n'était pas modeste. Sans doute, il n'était pas impossible de réunir dans un même efï'ort tous ceux que lésait la domination turque ; seulement, il y fallait beaucoup de tact et de persévérance. Ce n'était pas l'œuvre d'un jour que d'effacer les rancunes et les défiances qu'avait accumulées une longue histoire.
Sans illusions sur le succès immédiat, Michel, du moins, tâtait le terrain et réservait l'avenir; s'il ne voulait pas forcer l'occasion, il entendait bien ne pas la laisser échapper. Ses sujets lui faisaient confiance, parce qu'ils connaissaient la sincérité de son patriotisme.
Le 10 juin 1868, vers cinq heures du soir, le prince se promenait dans le parc avec la jeune femme qu'il se proposait d'épouser et quelques autres personnes, quand il fut assailli par trois assassins qui, après avoir tiré sur lui et sur sa suite plusieurs coups de feu et l'avoir blessé à mort, se jetèrent sur son cadavre qu'ils mutilèrent. Cet assassinat, dont les origines et les lointaines ramifications n'ont jamais été bien clairement établies, paraît avoir été l'œuvre de quelques anarchistes, qui comptaient s'emparer du pouvoir à la faveur du désordre. Quelques criminalistes, prompts aux soupçons, s'étonnèrent que la police autrichienne n'eût rien deviné et rappelé rent l'adage fameux : is fecil ciii prodest.