‹ La grande SerbieChapitre 37 sur 119 · LE ROI MILAN · texte numérisé non relu

LE ROI MILAN

coups d'état, les palinodies, les parjures, les pantalonnades grotesques ou odieuses du misérable viveur qui, après avoir ruiné et vendu son pays, traîna dans' les tripots et les maisons mal lamées le nom glorieux du bourg de Takovo, berceau de l'indépendance serbe.

La nature l'avait doué de remarquables qualités. Causeur aimable et brillant dans les salons, éloquent dans les conseils, il avait un charme presque féminin auquel même ses ennemis ne résistaient pas toujours ; l'esprit ouvert, l'intelligence prompte, il ne se payait pas de mots, et sa critique impitoyable, d'un coup d'épingle, dégonflait les fantômes. Ce fut l'origine de tous ses malheurs.

Chez un peuple qui, depuis des siècles, ne vivait que par l'enthousiasme et la foi, arrivait de Paris un adolescent déniaisé qui ne croyait à rien, ni à l'honneur, ni au droit, ni à la patrie, ni à l'humanité, pour qui la vie n'était qu'une médiocre plaisanterie qu'il fallait chercher à oublier dans le divertissement des plus misérables plaisirs. Il avait grandi au hasard, sans direction, sans amour. Revenu à Belgrade, il y tomba au milieu de luttes vulgaires, flatté par les uns, qui, pour se l'attacher, favorisèrent ses passions, fougueuses et précoces, chambré et menacé par les autres qui essayaient de prolonger son enfance. Il était trop clairvoyant pour ne pas discerner les intérêts mesquins et les viles convoitises que dissimulaient les programmes ampoulés; il méprisa les chefs de partis et il étendit son mépris au peuple tout entier. Avide de pompe, de luxe, de distractions et de faste, Belgrade lui paraissait un séjour maussade; il s'y jugeait exilé, s'y ennuyait mortellement, et il en voulait à ses ministres et à ses sujets du vide de son âme et de la tristesse de ses réveils. Tel un athée tombé dans un couvent de cénobites qui, presque

hallucinés par le mirage de leurs rêves, supportent sans s'en apercevoir les privations et dont les fautes quotidiennes sont rachetées par la sincérité de leurs prières. Cette ardeur de passion, dont malgré lui il sentait la puissance, mais que la sécheresse de son cœur ne lui permettait pas de partager, il la raillait, s'attachait à l'avilir, ricanait en parlant de la grande Serbie, « la musique de l'avenir ». II finit par prendre son peuple en haine. « Pour l'amour de Dieu et au nom de votre fils, ne vous fiez pas aux Serbes », écrivait-il à sa femme, la reine Nathalie. — « Un roi, lui répondait sa femme, n'est pas fait pour se défier de son peuple et l'exploiter, mais pour vivre et mourir avec lui. » — En lisant cette lettre, Milan se tordit, pour employer l'argot qu'il aimait.

Il ruina pour longtemps les finances de la Serbie, accepta de Bpntoux et de l'Union Générale des pots de vin pour imposer à la Skoupchtina des emprunts usuraircs et des contrats scandaleux, laissa à son royaume une dette de quatre cents millions. Les Serbes ne lui auraient pas tenu rigueur de ces malversations; — ils ne lui pardonnent pas d'avoir jeté dans le peuple les pires éléments de démoralisation, d'avoir par une politique insensée provoqué les ressentiments légitimes des Bulgares, — et surtout, — crime suprême et inexpiable, — d'avoir vendu à l'Autriche les droits essentiels et les intérêts vitaux de son royaume.

Par là, il rompait en visière au parti radical, qui réunit les neuf dixièmes de la nation et qui, essentiellement formé de la masse rurale, résume ses demandes dans un programme très simple et très clair : économie, autonomie communale très large, alliance russe et politique slave. Pour gouverner sans L^ radicaux et contre eux, Milan était condamné à la violence et à la ruse : constitutions accordées, modi-

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