LE ROI MILAN
fiées, abolies, restaurées; Skoupchtinas réunies, ajournées, dissoutes; pression électorale scandaleuse, complots préparés par la police ou furieusement exploités, tribunaux soudoyés, condamnations extorquées; l'opposition traquée, condamnée en bloc à l'exil ou aux galères, les consciences achetées; les fonctionnaires révoqués, s'ils n'exécutaient pas les ordres les plus illégaux; les officiers gagnés par des pensions, des promotions, des faveurs de toutes sortes ; c'est la grande fête du despotisme, une sorte d'orgie folle où le roi, — il avait pris la couronne royale en 1882, — s'amuse comme un enfant vicieux du spectacle de ses vilenies et de l'abâtardissement de ses sujets.
A ce régime, les caractères s'abaissent, les âmes s'avilissent, le sentiment du droit s'altère et s'évapore. Les uns, pour mériter et retenir les largesses du maître, deviennent les complaisants de ses plus coupables fantaisies, abdiquent toute dignité et cherchent dans des profits illicites une compensation à leur dégradation morale et à leur félonie. Au milieu de la lutte contre un ennemi sans scrupules, les adversaires de l'arbitraire royal sont peu à peu entraînés à accepter des procédés analogues, répondent par des complots aux procès de haute trahison, et, pour combattre la pression administrative, n'hésitent pas à compromettre la vie même de l'État. Les luttes politiques deviennent des duels implacables où chacun ne songe qu'à ses gains personnels, insoucieux des blessures mortelles infligées à la patrie.
Dans un pays où le service militaire est court et où l'armée, à défaut d'un encadrement solide, a besoin d'être soutenue par le sentiment moral, ce système de corruption et d'intrigues eut des conséquences immédiates et terribles, d'autant plus que les circonstances étaient particulièrement graves.
En Turquie, depuis 1856, les réformes, pompeusement annoncées par le sultan, demeuraient lettre morte, et la condition des raïas devenait chaque jour plus mauvaise, à mesure que la Porte, exploitée et ruinée par la haute finance cosmopolite, était obligée de chercher à tout prix de nouvelles i*essourcos. Nulle part la condition des sujets n'était plus dure que dans la Bosnie et l'Herzégovine, où les paysans succombaiemt sous le triple poids des redevances féodales, des exigences du trésor et des exactions des publicains. En 1875, une révolte rurale éclatait en Herzégovine et se propageait rapidement en Bosnie. La Serbie n'avait ni désiré, ni provoqué ce soulèvement, mais il ne lui était pas possible d'y demeurer indifférente, à moins de renoncer à tout espoir d'avenir. Elle se trouvait à un de ces tournants de l'histoire où un peuple n'a d'autre salut que de se jeter dans la mêlée avec ses forces entières, résolu à vaincre où à périr.
La Bosnie et l'Herzégovine qui, au point de vue géographique et géologique, se rattachent étroitement à la Tcherna Gora et à la Serbie, forment un haut plateau crayeux, dont la base s'appuie sur la Save et que coupent des cafions et des plaines encaissées. Les montagnes sont en général orientées du N.-O. au S.-E,, et leur hauteur s'élève à mesure que l'on s'avance vers le sud. La configuration orographique du pays, les neiges qui couvrent toute l'année les sommets dont quelques-uns dépassent 2000 mètres, les forêts nombreuses abaissent la température moyenne et expliquent la fréquence et l'abondance des pluies. Les eaux s'écoulent par des vallées étroites et pittoresques, que surplombent des masses