L'AUTRICHE ET LA SERBIE
En dehors même de ces motifs sentimentaux, la conquête de la Bosnie par TAutriche fermait à la Serbie ses débouchés vers la mer, la coupait presque de la Croatie et la menaçait d'un véritable investissement. D'autre part, dans l'état général de l'Europe, après l'écrasement de la France et alors que la Russie n'était nullement disposée à se jeter dans la querelle, il était singulièrement risqué de s'exposer à un conflit avec Vienne. Ivan Ristitch, le ministre, n'hésita pas cependant, et, à cette heure décisive, il avait vraiment tout le pays derrière lui.
Vindicatif, retors, ambitieux, personnel, ses défauts étaient nombreux et graves; c'était malgré tout un esprit supérieur et il avait une intelligence assez aiguë pour donner par instant l'illusion de la grandeur d'âme. Il était de ceux que le péril ne déconcerte pas, mais exalte. 11 vit d'emblée que, pour éviter une catastrophe peut-être pire que celle de Kosovo, il n'y avait qu'un moyen, prendre immédiatement l'initiative de l'action, entrer aussitôt en Herzégovine pour y rétablir l'ordre en soutenant les légitimes revendications des insurgés. Beati possidentesf — les audacieux qui saisissent le gage sont en excellente posture. Une fois les Serbes installés en Bosnie, on ne les en délogerait pas facilement, et leur résistance serait assez longue pour que l'opinion s'émût en Europe et surtout en Russie. D'ailleurs, qui pouvait affirmer que l'exemple de la rébellion ne serait pas contagieux? Les ferments de combustion ne manquaient pas d'un bout à l'autre de la péninsule.
Le cœur faillit à Milan. Il réfléchit, tergiversa, laissa passer l'heure. Quand il se décida enfin à la guerre, en 1876, il était trop tard : l'insurrection bulgare, abandonnée à elle-même, avait été noyée dans le sang; la Turquie avait achevé ses préparatifs. Surtout la diplomatie austro-allemande avait
enguirlandé le Tsar, l'avait gagné à la politique de conciliation et d'entente, dont les Serbes allaient payer les frais. Ristitch signala le danger au prince, lui demanda de négocier avec la Porte : la Serbie lui offrirait de se charger de la pacification et de l'administration des provinces révoltées, en s'engageant à payer au suzerain les redevances traditionnelles. — Et si la Turquie acceptait? — Je lui baiserais les mains. — Et moi, je pleurerais. — Intransigeance singulière après tant de lenteurs!
Les opérations militaires furent aussi misérablement conduites que la campagne diplomatique. Au lieu de masser le gros de l'armée pour une offensive hardie, on la dispersa le long des frontières. Elle fit bonne contenance pourtant, opposa aux attaques turques une vigoureuse résistance. Au premier échec. Milan s'effondra, demanda un armistice; puis, quand la fortune parut lui revenir, n'en voulut plus, pour le solliciter humblement de nouveau quel({ues jours plus tard. Le pays allait à la dérive, et les lamentables détaillances de son souverain étaient exploitées auprès du Tsar par le Chancelier autrichien, le comte Andrassy.
Le comte Jules Andrassy, qui, avec Deak, avait préparé par le Compromis de 1807 la domination des Magyars en Autriche, et qui, depuis 1871, dirigeait la politique extérieure de la monarchie dualiste, était un impérialiste hautain qui avait au degré le plus élevé l'orgueil de ses origines. Plein d'un mépris absolu pour les Slaves, il ne comprenait pas les timidités de ses compatriotes qui redoutaient, en annexant à la Hongrie de nouveaux éléments étrangers, de compromettre l'avenir de leur race et de mettre en péril leur vacillante hégémonie. Il n'avait peut-être pas préparé l'insurrection; du moins, dès qu'il s'était convaincu que la Turquie ne parvien-