‹ La grande SerbieChapitre 43 sur 119 · LE COMTE JULES ANDRASSY · texte numérisé non relu

LE COMTE JULES ANDRASSY

drait pas à l'écraser, il s'était résolu à se charger lui-même de la tâche qu'elle abandonnait. Il savait que, si Bismarck désirait très sincèrement éviter une rupture avec la Russie, il n'irait jamais jusqu'à sacrifier au Tsar les intérêts essentiels de l'Autriche, qu'il considérait dès lors comme l'avant-garde de l'Allemagne vers l'Orient, et qu'il saisirait avec joie l'occasion d'être désagréable à Gortchakov, à qui il ne pardonnait pas ses vagues sympathies françaises et le rôle qu'il avait joué dans l'alerte de 1875. Il était servi enfin par les sympathies austrophiles de l'ambassadeur de Russie à Vienne, Novikov, et par les incertitudes ou les contradictions de la Russie, puisque le Tsar Alexandre ne se décidait pas à prendre parti, tiraillé entre les sympathies de la masse du peuple pour les Chrétiens d'Orient et l'épouvante d'une guerre qui imposerait au pays de trop lourds sacrifices.

Le résultat, ce fut l'entrevue de Reichstadt en Bohème (juillet 1876) entre le Tsar et François- Joseph, dont les conséquences ont si lourdement pesé jusqu'à nos jours sur l'histoire de la Serbie. Les publications contradictoires de Wertheimer, l'apologiste d'Andrassy, et de Gouriainov qui s'appuie sur les documents russes, n'ont pas fait la pleine lumière sur les résolutions qui furent prises à Reichstadt, et il ne semble pas qu'il y ait eu un véritable traité. Les deux parties n'avaient évidemment pas pu arrivera un accord complet et, pour éviter une rupture, Gortchakov et Andrassy s'étaient contentés de conventions vagues, qui permettaient des interprétations fort diverses et qui en effet donnèrent lieu à de longues et aigres discussions. Un point du moins demeurait clair, c'est que la Russie. — sans le déclarer formellement, et peut-être en se réservant les moyens de revenir sur ses résolutions, si la fortune la favorisait.

— limitait momentanément son action à Test de la péninsule et abandonnait à l'influence autrichienne l'ouest, c'est-à-dire les Serbes. Andrassy avait obtenu la promesse formelle que, dans aucun cas, la Serbie n'acquerrait le territoire compris entre la Dalmatie, la Slavonie et la Croatie : — ce serait, avait-il dit, une menace pour l'Autriche, et plutôt que d'y consentir, elle annexerait la Serbie. La politique habsbourgeoise marquait ainsi nettement le but qu'elle n'a pas cessé de poursuivre depuis : tolérer l'existence de la Serbie, tant que celle-ci serait sa vassale docile et lui servirait à étendre peu à peu son influence vers le sud; l'écraser sans pitié, du moment où elle prétendrait remplir librement ses destinées et constituer une Puissance indépendante. L'erreur de la Russie, dans laquelle elle a persisté jusqu'en 1914, a été de se figurer qu'il ne lui était pas impossible de maintenir ses bons rapports avec l'Autriche et l'Allemagne , sans trahir en Orient ses traditions et ses intérêts. En réalité, ce qui était en jeu, à Reichstadt, en 1876, comme à Sarajevo en 1914, c'était l'avenir des Slaves balkaniques, que les Allemands entendaient réduire à une sorte d'ilotisme. La question était trop grave pour être tranchée par un duel au premier sang, et la Russie aurait dû ajourner le conflit jusqu'au moment où elle aurait sérieusement rassemblé ses forces matérielles et morales. En 1877, elle allait à l'aventure, sans amis, sans confiance dans sa propre cause, sans programme. Elle ouvrait le jeu par une reculade des plus dangereuses, qui livrait à l'ennemi son alliée la plus énergique et la plus stire. A plusieurs reprises, Alexandre II eut le remords de son imprudence, repoussa les interprétations que Vienne donnait aux promesses de Gortchakov : « Tout cela ne peut pas être accepté. Je ne comprends pas com-

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