‹ La grande SerbieChapitre 45 sur 119 · LE CONGRÈS DE BERLIN · texte numérisé non relu

LE CONGRÈS DE BERLIN

mane continuera d'y fonctionner,.... mais l'Autriche se réserve le droit d'y tenir garnison et d'y avoir des routes militaires et commerciales. » ' Jomini, un des délégués russes, essaya de consoler Ristitch : — C'est tout au plus l'affaire de quinze ans; et puis nous réglerons nos comptes avec l'Autriche. — Chouvalov, qui avait l'oreille du Tsar et avait tenu au Congrès un rôle prépondérant, lui prodiguait les mêmes promesses. Mais Ristitch, bien renseigné, n'ignorait {)as que Chouvalov venait de signer avec Andrassy la convention du 13 juillet 187H, par laquelle la Russie s'engageait à « n'élever aucune objection si, à la suite des inconvénients qui pouvaient résulter du maintien de l'administration ottomane dans le Sandjalc, l'Autriche se voyait amenée à occuper définitivement ce territoire comme le reste de la Bosnie ».

La guerre avait commencé par une équivoque; elle se terminait par une série de conventions contradictoires. Andrassy avait commis une lourde imprudence quand, pour éviter des complications avec la Turquie, il s'était contenté d'une formule obscure qui paraissait réserver l'avenir. Il n'en demeurait pas moins qu'il avait obtenu de la Russie des promesses pour le moins compromettantes, et il était parfaitement fondé à croire qu'une fois la route ouverte et l'Europe habituée, il suffirait à l'Autriche de se laisser glisser vers Salonique.

Gortchakov en avait pris son parti : la Serbie, disait-il à Ristitch, n'avait plus désormais qu'à s'arranger avec l'Autriche et à s'efforcer de vivre en bons termes avec elle; surtout, qu'elle se gardât d'encourager les séparatistes de la monarchie. Chouvalov lui serinait les mêmes conseils de prudence et d'abnégation.

Les Serbes ont une admirable vertu, qui est d'ail-

leurs assez fréquente parmi les Slaves : ils croient à la puissance de la raison et du droit; suivant la parole de l'apôtre, ils espèrent contre tout espoir. — Od roba ikad, od groba nikad, dit le proverbe serbe; on sort de prison, on ne sort pas de la tombe. — Quelquefois même les tombes se rouvrent. — « L'occupation, disait Ristitch, nous laisse la possibilité de l'émancipation. » Lointain avenir et terriblement nuageux! Pour le moment, un fait s'imposait aux plus optimistes : la Serbie était dépouillée de ses espoirs les plus anciens et les plus légitimes, séparée de ses frères les plus proches et les plus aimés, coupée de ses débouchés naturels. N'était-il pas évident d'ailleurs que l'Autriche ne s'arrêterait pas en si beau chemin? Qu'encouragée par un succès si facile et les défaillances russes, elle supprimerait le dernier obstacle qui la séparait de l'Égce? — Atteints dans leur passé, humiliés dans leur présent, frappés dans leur avenir, les Serbes ne trouvaient aucun réconfort dans les quelques rectifications de frontières que leur avait procurées la dédaigneuse condescendance de l'Autriche.

Les douleurs et les craintes de tous les patriotes étaient exprimées avec une poignante tristesse dans une poésie célèbre de Zmaj lovanovitch : « Le traité de Berlin a un peu élargi les chaînes des Serbes, mais en les rendant terriblement plus solides. La clarté du jour ne s'est levée que pour éclairer la mutilation de la Serbie, pour que l'on put mieux discp/î'ner ses blessures et la frapper là où elle était «încore intacte. La nuit ne s'est dispersée que pour que les Serbes ne puissent plus rêver à leur uniLc, h cette unité pour laquelle ils ont supporté tant de sacrifices. »

A Vienne, le succès d'Andrassy désarmait même les hommes qui, jusque-là, n'avaient pas oublié 1866, et l'Archiduc Albert, qui puàsaiL pour lecliefdeia

LA TPIPLE'ALITANCE 113

polifique anli-gerraanique, lui envoyait «ses félicitations les plus cordiales pour cette campagne brillamment conduite, qui a donné de plus beaux résultats que ceux qu'auraient pu produire des batailles sanglantes ». Le ministre assurait ses conquêtes contre tout retour offensif de Fennemi en amenant Bismarck à signer avec l'Autriche une étroite alliance (16 octobre 1879) et à lui promettre l'appui complet et absolu de l'Allemagne en cas d'attaque russe. — Ainsi naissait le système politique qui a dominé l'Europe jusqu'en 1914 et qui, en préparant l'hégémonie germanique, devait amener la révolte actuelle des peuples et la chute de la monarchie austrohongroise.

Les successeurs d'Andrassy n'ont pas tous suivi la même méthode. Quelle qu'ait été la différence de leurs tempéraments, qu'ils fussent temporisateurs et pacifiques, comme le comte Goluchowski, ou brutaux et provocants comme le baron d'Aehrenthal, ils n'oublièrent janaais lo but que leur avait proposé leur grand prédécesseur : la domination de l'Orient et, pour cela, l'asservissement de la Serbie ou sa destruction. Comme au xv" siècle, Belgrade allait devenir la forteresse du sort de laquelle dépendait en grande partie l'avenir du monde. Si elle succombait, l'Allemagne, dont l'Autriche masquait les approches, s'avançait jusqu'à Salonique, Constantinople et l'Asie ]\lineureet établissait son autorité sur l'Europe. — La position de l'Autriche, écrira en 1907 Chlumetsky, le porte-parole du Ballplatz, exige que nous maintenions toujours libre l'accès de la Méditerranée. En Macédoine comme en Albanie, nous devons prendre garde qu'aucune autre puissance n'attire à elle la direction des peuples, et veiller à ce que la route de Salonique soit complètement ouverte, libre de toute influence étrangère. Salonique, le port du continent

le plus rapproché du canal de Suez, est notre unique porte directe sur la Méditerranée. L'Autrichien a besoin d'un domaine où il puisse porter son effort sans être contraint de renoncer à sa patrie. Nous ne désirons pas de conquête territoriale, mais nous voulons être sûrs que nous, et nous seuls, nous serons appelés au lit de mort de Thorame malade, parce que c'est à nous qu'appartient la juste tutelle sur certains de ses héritiers, encore mineurs.

Andrassy exprimait la même idée au mois de jtiin 1877 dans une conversation qui jette (juelque lumière sur les événements actuels. — « Les événements, disait-il à l'un de ses confidents, m'obligent à me familiariser avec l'idée que la Serbie et la Roumanie seront libres et indépendantes; si elles gardent leur territoire actuel, cela ne me gênera pas. Par contre, nous ne pouvons tolérer qu'elles s'agrandissent. — Feriez-vous la guerre pour les en empêcher? — Sans balancer. — La guerre avec la Russie? — La Russie officielle connaît nos intérêts et les juge légitimes. En dépit des criailleries éventuelles des panslavistes, elle ne nous fera pas la guerre. Si elle nous trompe, nous nous battrons, c'est chose décidée. Notre position militaire nous assure l'aVantage. — Et la Prusse? — La Prusse sera pour nous;... nous sommes sûrs de ses dispositions. »

Laissons de côté les détails de la situation qui s'est modifiée depuis 1878 : le fond des choses n'a pas varié. — Au début, écrivait un ministre russe en 1877, notre luLle n'était qu'une affaire entre la Russie et la Porte; maintenant, ce qui est en jeu, c'est l'existence du monde slave, menacé par le monde germanique. — C'était beaucoup dire, en ce sons qu'il n'est pas si aisé de supprimer une race qui comptait déjà plus de cent millions d'hommes. Il était vrai du moins que la ruine de la Serbie et rétablisse-

Page 1