LA TRIPLE-ALLIANCE
ment de la domination de l'Autriche dans la péninsule des Balkans entraînaient pour une période impossible à déterminer la victoire des Germains. La Russie, après un moment de défaillance, ne pouvait pas manquer de s'en apercevoir, et l'instinct populaire lui imposa alors, coûte que coûte, la reprise des positions avancées qu'elle semblait près d'abandonner.
Au Congrès de Berlin, la France avait joué un rôle forteffacé et plutôt malheureux. C'était lemoment où, par une aberration singulière, qiielques-uns de nos politiques, — et non des moindres, — songeaient à un rapprochement avec Bismarck. Waddington, parfait honnête homme et patriote sincère, était féru de sympathies britanniques qui ne lui permettaient guère de s'opposer au triumvirat Bismarck-Andrassy-Disraëli. 11 n'avait même pas essayé de soutenir la formule qui avait le mérite à la fois d'être parfaitement claire, d'apporter une solution satisfaisante au difficile problème de la succession turque, et d'être conforme à nos principes traditionnels : les Balkans aux peuples balkaniques. Le moment arriva où la France s'aperçut de son erreur et où l'Angleterre elle-même comprit que, en 1876, Gladstone avait été en réalité mieux inspiré que Disraeli. Le revirement ne pouvait cependant se produire qu'avec une certaine lenteur, et l'Autriche était persuadée que la rapidité de ses conquêtes devancerait le réveil de l'Europe.
Andrassy ne désespérait pas d'obtenir des Serbes eux-mêmes qu'ils acceptassent la cage dorée qu'il leur offrait. Il leur appliquait la méthode des douches écossaises, chère aux Allemands et aux Magyars, et tour à tour leur montrait les étrivières ou leur tendait un morceau de sucre. Pour atténuer leur déconvenue il avait obtenu pour eux un agrandissement de territoire, plus large même que ne l'avait prévu la
llb LA GRANDE SERBIE
Russie: les districts de Nich,Pirot, Vrania, Leskovats, environ 400 000 habitants, et il n'avait élevé aucune opposition quand il avait été question de proclamer l'indépendance complète de la principauté et de détruire les liens, d'ailleurs purement nominaux, qui la rattachaient à la Porte. Il ne vit aucun mai non plus à ce que Milan prît le titre de roi (1882); peut-être même lui en suggéra-t-il l'idée. Les envoyés de Vienne et de Berlin avaient pour ce souverain accommodant toutes les complaisances, jusqu'à faire sa partie, ce qui coûtait gros et ce que l'on jugeait risqué.
Milan savait vivre; il ne lésinait pas, quand il s'agissait de prouver sa reconnaissance : traités de commerce, concessions de lignes ferrées, menues faveurs qui permettaient à l'Autriche de cheminer sans qu'on la vît marcher. Comme il ne manquait pas de lettres, il raisonnait son cas et faisait la philosophie de sa forfaiture. — « La pensée slave, disait-il le jour de la Saint-Nicolas 1887, a dans le panslavisme son principal ennemi. La Russie est insatiable : elle veut engloutir la Serbie, tandis que la germanisation n'est guère redoutable. Dans le conflit imminent entre le germanisme et le slavisme, mon intention et ma volonté est que la Serbie reste neutre. » — Il se vantait de faire « de la politique serbe, non de la politique slave ». En réalité, il faisait de la politique autrichienne.
Par le traité du 8 juillet 1878, le gouvernement serbe s'était engagé à étudier « la question d'une union douanière entre les deux pays ». Les avantages que fit miroiter à ses yeux le baron Schwegel ne triomphèrent pas cependant des résistances unanimes de la Skoupchtina et, en dépit de l'appui que prêtait le représentant de l'Allemagne au baron Ilaymerlé, le successeur d'Andrassy, môme les conventions