ALEXANDRE I
père, pour assurer sa domination sur lui, acheva de ruiner son esprit ; il eut des hallucinations, ne vit autour de lui que des complots et des traîtres, chercha une protection dans les bras de son prédécesseur.
L'Autriche en profitait, se servait de Milan pour empêcher tout rapprochement avec la Russie, la Bulgarie et la Tcherna Gora. Un des ministres d'Alexandre parlait des « fantaisies de ces prétendus Serbes qui, dans la monarchie hongroise, s'insurgent contre la justice et le progrès, et ne sentent pas le vide de leur soi-disant idéal national ».
Pour échapper à cette lignée de dégénérés, on était prêta tout, et on accepta même Draga Machin. Malheureusement, il était moins facile de gouverner la Serbie que d'enjôler Alexandre. Draga avait plus de vanité que de cœur et moins d'intelligence que d'ambition. Elle se compromit dans de sottes combinaisons qui lui aliénèrent la cour de Russie, et elle irrita l'armée par les faveurs dont elle combla ses frères, deux sous-lieutenants sans valeur, sans crédit et sans cervelle. Une vaste conjuration s'organisa. La cour et le ministère étaient si isolés qu'ils ne se doutèrent pas du danger. Le pays tout entier attendait et désirait la révolution.
Par une nuit pluvieuse, du 10 au 11 juin 1903, les conspirateurs cernèrent le vieux Konak, égorgèrent les sentinelles, firent sauter la porte à la dynamite et tuèrent à coups de revolver Alexandre et Draga. Ils massacrèrent ensuite dans la cour de la caserne les deux frères de la reine et assassinèrent dans leui'S maisons ou dans le palais, les courtisans et les fonctionnaires compromis par la faveur de la cour.
Dans l'Europe entière, qui se pique de civilisation, un cri de stupeur et d'indignation s'éleva contre les prétoriens qui renouvelaient au xx" siècle les orgies sanglantes de la Rome impériale ou de Byzance. On
s'oifusqua de l'indiirérence avec laquelle les Serbes avaient appris le meurtre et les ignobles détails qui l'avaient accompagné. L'histoire, qui a le devoir de flétrir les assassins, réserve cependant ses condamnations suprêmes pour les princes qui avaient réduit le pays à un tel degré d'indigence morale qu'il n'apercevait de salut que dans le crime. Milan Obrénovitch avait rendu à l'Autriche un suprême service : il mettait la Serbie au ban de l'humanité et fournissait une excuse facile à toutes les entreprises de ses ennemis. Heureusement depuis lors, le sang versé glorieusement sur les champs de bataille de Koumanovo et du ladar a lavé la souillure imprimée à l'honneur du pays par livresse scélérate de quelques officiers.