‹ La grande SerbieChapitre 50 sur 119 · LES SERBES ET LES CROATES · texte numérisé non relu

LES SERBES ET LES CROATES

La Serbie en 1909 : difficultés de la situation. — Le panserhisme. François-Joseph et l'oligarchie magyare. — Le premier conflit austro-serbe; la question du traité de commerce. — Les Serbes delà Hongrie méridionale; Kossuth et la révolution de 1848; le lianat depuis 1867. — Le royaume triunitaire de Croatie, Slavonie et Dalmatie. Sa réunion à la Hongrie. La conquête française et l'Illyrisme. — La Nagoda de 1868 : la question de Hiéka. — Zagreb contre Budapest. Monseigneur Strossmayer. — Le parti de l'Indépendance en Hongrie; la résolution de Riéka et la coalition serbo-croate.

Pierre Karageorgévitch, qui fut proclamé roi à l'unanimité par l'assemblée nationale, le 15 juin 1903, avait dû quitter la Serbie quarante-cinq ans plus tôt, à la suite de la révolution qui avait renversé son père et rappelé au trône les Obrénovitch. Il avait passé par l'école de Saint-Cyr, s'était bravement battu en France, pendant la campagne de 1870, puis en Bosnie lors de l'insurrection de 1876; il y conservait de nombreux admirateurs. Le reste du temps, il avait vécu en Hongrie, à Genève ou à la cour de son beau-père, le prince Nicolas de Tcherna Gora. Soldat d'inclination, de tempérament et d'habitude, il s'intéressait aussi aux questions d'histoire et de philosophie, avait traduit en serbe la Liberté de Stuart Mill.

Très simple d'allure, sans ombre de fatuité, énergique et résolu , son patriotisme réfléchi entrevoyait pour la Serbie un magnifique avenir, sans se dissimuler que la moindre imprudence était grosse des plus redoutables périls. Il avait accepté la couronne par dévouement, en pressentant les difficultés au milieu desquelles il aurait à se débattre, convaincu qu'il s'agissait avant tout de ne rien brusquer et de ramener peu à peu le pays à une vie normale. Il désirait peut-être les luttes héroïques et les triomphes éclatants auxquels était réservée sa vieillesse; il ne les prévoyait pas. Surtout, tout en s'y préparant, il ne les appela pas. Ils lui furent imposés par les provocations stupides et folles de la diplomatie autrichienne.

En 1903, la situation en Serbie était presque désespérée. La dette dépassait 4"0 000000 de francs, et les intérêts absorbaient 24 million?, plus du quart du budget total. L'argent, obtenu à des taux usuraires par des marchés léonins, avait été gaspillé sans avantages sérieux pour le pays, dont l'outillage économique était toujours rudimentaire. La monnaie perdait un quart de sa valeur; l'industrie était encore dans l'enfance, et les quelques entreprises, très rares, qui s'étaient fondées, étaient aux mains des étrangers. Le morcellement excessif du sol et l'absence presque complète de la grande propriété, — sur 300 000 propriétaires, 80 possédaient plus de cent hectares, et 8 seulement plus de 200, — retardaient tout progrès agricole et entretenaient la routine et les méthodes surannées. L'armée avait été ruinée par un système de favoritisme; les partis étaient démoralisés par les intrigues personnelles et les habitudes de vénalité et de corruption qu'avaient encouragées et répandues les derniers Obrénovitch.

Discrédité par les insanités et les turpitudes de

Page 1