LE ROI PIERRE
Milan, le royaume avait été lourdement compromis parle complot régicide. L'Europe, qui fait volontiers profession de vertu quand il ne lui en coûte rien, se voilait la face d'indignation et d'horreur: les officiers italiens renvoyaient leurs décorations serbes; l'Angleterre rappelait son ministre. Pour que rien ne manquât à ce spectacle de haute moralité, la pudibonde Autriche, en reconnaissant Pierre, manifestait son dégoût « pour le crime hideux et universellement condamné » auquel il devait le trône, et le massacreur de 300 000 Arméniens, Abdul-Hamid, flétrissait en termes somptueux les meurtriers de Draga.
Les conspirateurs occupaient les positions les plus importantes et prétendaient tenir en tutelle le nouveau souverain. Les Obrénovitch conservaient des complices, peu nombreux, mais redoutables pour un souverain qui n'avait guère de point d'appui dans la nation. Milan avait laissé un fils naturel qui vivait à Gonstantinople et qui trouvait des sympathies dans la garnison de Nich, et Mirko, le fils cadet du souverain de Tsétinié, avait épousé Nathalie Constantinovitch, la plus proche parente du dernier roi. Pour le moment, Nicolas affectait les sentiments les plus alTectueux pour Pierre, et il assistait à son couronnement; personne n'ignorait cependant que les rapports du beau-père et du gendre n'avaient pas toujours été très cordiaux, et que la politique du vieux montagnard de la Tcherna Gora, inconstant et soup- ("onneux, se déterminait souvent par des raisons tlifficiles à expliquer et surtout à prévoir. Il eût fallu une naïveté extrême pour ne pas redouter de ce côté de fâcheuses surprises, ou pour accepter comme monnaie sonnante les sympathies un peu inattendues de Ferdinand de Bulgarie.
Le pays était divisé entre ennemis et partisans des
régicides, et leur lutte se traduisait par des crimes que le ministère n'osait pas réprimer, et qui aggravaient l'anarchie. En 1906 seulement, le roi se sentit assez fort pour mettre à la retraite les principaux coupables, sans que son autorité fût encore très solide.
La mêlée farouche des ambitions, les rivalités féroces, les cupidités malsaines, avaient corrompu les sources mêmes de la vie nationale. Au milieu de ces misérables querelles, le peuple, oublieux de sa mission et de ses rêves, assistait avec une indifférence morne à la poussée lente ou rapide des adversaires qui usurpaient l'un après l'autre ses champs naturels d'expansion ; les Albanais envahissaient la Vieille Serbie; les Bulgares, la Macédoine; les Magyars et les Allemands s'infiltraient en Bosnie et réduisaient à une sorte de servitude les Croates et les Serbes du Banat.
La Serbie ressemblait à une armée à qui on a soustrait ses aigles, et qui n'est plus qu'un troupeau. L'Autriche, à l'affût, attendait le moment où une alarme un peu vive lui fournirait l'occasion de rétablir l'ordre à Belgrade et d'y installer la haute civilisation qu'elle représentait.
La Providence s'amuse à jouer de méchants tours aux héritiers impatients, et il arrive que le malade en appelle de la sentence qui le condamnait. Si funeste que soit un règne, il n'était pas possible qu'il eût détruit l'œuvre préparée par le travail des siècles. Les Serbes sont nerveux, dominés par l'imagination, capables de découragements subits. Ces crises d'abattement ne durent guère. Malheur aux fanfarons qui s'y laissent prendre! Quand ils croient n'avoir qu'à ramasser le butin, ils se heurtent à un ennemi qui a retrouvé sa vigueur et qui, d'un coup de reins, se débarrasse de son assaillant. Aux descendants de