‹ La grande SerbieChapitre 52 sur 119 · LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS · texte numérisé non relu

LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS

Marko Kraliévitch, il suffît de montrer Tétendard de Kara-Georges pour qu'ils rougissent de leurs défaillances et reprennent leur poste de combat.

Il est juste d'ailleurs de reconnaître qu'ils ont dû leur fortune, moins peut-être à leurs qualités propres, à leur souplesse infrangible, à l'éclat de leur courage et à la robustesse de leur énergie, qu'aux provocations insensées et aux incompréhensibles stupidités de leurs ennemis. Le règne de Napoléon III, disait un des adversaires de l'Empereur, n'a pas produit un seul grand ministre. — Gomment! lui répliquait un diplomate; il a produit Cavour et Bismarck. — Sans contester le moins du monde le mérite des hommes d'état serbes, il est certain que le roi Pierre doit une reconnaissance particulière aux comtes d'Aehrenthal et Berchtold. « Pars, mon fils, disait le cliancelier suédois Oxenstiern, et va voir par quels imbéciles le monde est gouverné. » L'histoire prouve trop souvent l'exactitude de cette sévère condamnation; mais les sceptiques mêmes, qui sont habitués à ne demander aux diplomates qu'un minimum de raison et d'intelligence, demeurent stupides en voyant la perpétuelle et presque surhumaine sottise avec laquelle les conseillers de François-Joseph l'ont acculé à une catastrophe qu'il était alors impossible de prévoir et presque absurde de supposer.

Gomme nous avons une tendance invincible à donner aussitôt la forme d'un dogme à nos convictions actuelles, nous admettons aujourd'hui sans discussion que la'Serbie devait triompher, parce qu'elle représentait le droit, qui s'identifie pour nous actuellement avec le principe des nationalités. Mais d'abord, en admettant que la victoire du droit soit fatale, la date de cette victoire demeure problématique, et ici, sous certaines circonstances, elle pouvait parfaitement être retardée de quelques siècles.

Ensuite, il n'est pas évident en soi que le principe des nationalités, tel que nous le concevons sous sa forme simple, c'est-à-dire l'union dans un même groupe politique des hommes parlant la môme langue et rassemblés par la volonté de partager les mômes destinées, impliquât fatalement la destruction de l'Autriche et la constitution de la Grande Serbie.

Si nous recherchons l'origine et la justification de ce principe des nationalités, dont il est dangereux sans doute d'exagérer le pouvoir, mais dont il serait puéril de nier l'influence, il semble qu'il provient de cette aspiration au bonheur que chacun de nous porte en soi et qui se confond à son tour avec le besoin de développer complètement nos facultés d'action. Les événements récents ont démontré que les groupements politiques les plus solides, les habitudes les plus invétérées et les convictions les plus intraitables soiU emportés comme un fétu de paille par la vague du patriotisme, dès que l'existence nationale est sérieusement menacée. C'est ainsi que le seul pays où quelques dissidences se soient manifestées a été l'Angleterre, o\i le péril était plus lointain et moins manifeste. Partout en somme, dès que l'on a compris ou senti que l'indépendance de l'État était en jeu, les intérêts et les passions secondaires se sont évanouis, parce que toute atteinte, môme légère, à la libre évolution de la vie commune, a immédiatement pour effet de réduire la puissance de ))roducl.ion matérielle et intellectuelle d'un peuple. Par là, elle diminue la force créatrice de chaque citoyen et, en avilissant sa valeur, supprime pour lui dans une large mesure les raisons mêmes de vivre. Travail, liberté et joie sont des termes synonymes. Le patriotisme est la forme la plus haute de la morale, parce qu'il est la condition essentielle du bonheur et du labeur utile qui sont les fins de l'humanité. En dernière analyse,

Page 1