CONFLIT AUSTRO-SERBE
pagnie autrichienne. La Serbie exporte avant tout du bétail (particulièrement des bœufs et des porcs), puis des céréales, et enfin des fruits, frais ou secs (pruneaux) : en 1903, sur 60000 000 de dinars (francs) que représentait l'ensemble de ses ventes à l'étranger, SCS exportations en Autriche s'élevaient à près de 52 000 000, et les 3 millions de marchandises qu'elle expédiait en Allemagne, empruntaient naturellement les chemins de fer hongrois. Les ministres autrichiens avaient donc des raisons sérieuses d'escompter une facile victoire.
La résistance inattendue et heureuse de la Serbie fut due à la fermeté du ministère, à l'unanimité de la nation qui le soutint avec une intelligente constance, et aux méthodes rigoureusement scientihques qu'adoptèrent les chefs du parti national. M. Pachitch, le président du conseil, très bien secondé par le ministre des finances, M. Patchou, et le ministre du commerce, Constantin Stoyanovitch, obtint des compagnies de chemin de fer des réductions de tarifs qui permirent aux produits serbes d'arriver dans des conditions favorables en Egypte, en Italie et en France, ouvrit de nouveaux débouchés, habitua les paysans à transformer eux-mêmes leurs produits agricoles au lieu de les exporter à l'état brut. A la fin de 1906, les revenus des douanes n'avaient presque pas diminué, les recettes des monopoles augmentaient, et la Serbie trouvait des prêteurs empressés qui lui offraient des conditions inconnues jusque-là. Sur le terrain économique, l'Autriche subissait une défaite incontestable et ses diplomates étaient dans une posture ridicule. Ils avaient cru affamer leur voisine et ils n'avaient réussi qu'à priver les consommateurs de Budapest ou de Vienne des produits qui leur étaient indispensables. Les agrariens seuls, délivrés d'une redoutable concurrence, étaient satisfaits, mais l'im-
mense majorité de la population ne dissimulait pas son mécontentement.
L'expérience était assez concluante pour que M. Pachitch jugeât qu'il n'y aurait aucune imprudence à braver la mauvaise humeur de Vienne; le ministère de la guerre commanda au Creusot 47 batteries de campagne (octobre 1906). Il s'agissait du 75 à tir rapide, ces fameux Frantsoutsi (les Français), comme les appellent les soldats serbes, qui, en dehors de leurs qualités de tir, quand il fallut les employer sur un terrain détrempé et accidenté, apparurent si nettement supérieurs, par leur résistance et leur solidité, aux canons Krupp des Turcs et des Autrichiens. Il est entendu que les industriels allemands sont si au-dessus des nôtres que toute comparaison serait même ridicule : il n'en demeure pas moins établi d'une manière incontestable que notre revanche a commencé par une victoire de l'industrie Française, et nos ingénieurs ont leur très large part dans les triomphes du Vardar et de la Brégalnitsa qui ont sonné le glas de la prépondérance germanique.
A Belgrade, l'heureuse issue de ces escarmouches releva la confiance, d'autant plus qu'elle coïncidait avec des incidents très importants de la politiciue intérieure autrichienne. Ce retour de fortune était un augure favorable au moment où les Serbes qui, quelques années plus tôt, étaient menacés dans leur existence nationale et se maintenaient péniblement sur leurs positions, allaient tout d'un coup être contraints h l'oironsivc.
Les Serbes du Royaume sont séparés par le Danube et la Save de populations de môme race, dont les unes, à l'est du Danube, relèvent directement du
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royaume de Saint-Étienne, et dont les autres font partie du royaume de Croatie.
On désigne sous le nom de Batchka la riche plaine d'alluvions qui s'étend entre le Danube à l'ouest et au sud et la Tisza à l'est; au delà de laTisza, entre le Maroch, le Danube et les contreforts occidentaux des montagnes de Transylvanie s'étendent les plaines ondulées du Banat de Témesvar. Ces provinces, naturellement très fertiles, avaient été presque complètement dépeuplées par les guerres du xvr et du xvii* siècle, et elles devinrent ainsi un centre d'appel où se rencontrèrent les races les plus diverses, Allemands, Magyars, Roumains et Slaves.
Les Slaves, qui, au nombre de sept à huit cent mille, habitent la Batchka et le Banat occidental, doivent en grande partie leur origine à la migration de 1690, quand le patriarche de Petch, après la retraite des armées impériales qui avaient un moment occupé la Vieille Serbie, écouta les promesses de Léopold I""'" et vint s'établir avec 2 ou 300 000 de ses tidèles au nord du Danube.
La (( nation rascienne » avait obtenu de l'Empereur les promesses les plus larges et les plus formelles d'autonomie religieuse et politique : elle élirait son patriarche, son voïévode, ses administrateurs, conserverait ses lois et ses coutumes : en résumé, elle garderait son existence nationale sous la haute protection de 'tienne. Naturellement, les Habsbourgs oublièrent aussitôt leurs engagemenls et, à plusieurs reprises, les empiétements de leurs fonctionnaires provoquèrent des révoltes. Les SerJjes du Banat et de la Batchka sauvèrent du moins du naufrage leur nationalité. Alertes, laborieux, au début du xix^ siècle, ils étaient maîtres d'une bonne partie du commerce de la Hongrie méridionale et avaient une classe moyenne relativement riche et très préoccupée des
questions d'instruction. Karlovtsi, le siège des patriarches, et Novi Sad sur le Danube, étaient de petites villes prospères, actives, et elles furent longtemps le centre de la vie littéraire serbe.
Leurs plus redoutables adversaires n'étaient plus les centralisateurs de Vienne, mais les nationalistes de Budapest, qui, depuis 1825, travaillaient avec une intolérance croissante à substituer à l'ancien royaume de Saint-Étienne, fondé sur le respect des divers groupes ethniques et le maintien des anciens privilèges, un État unitaire qui n'aurait d'autre langue que le magyar, et où tous les peuples se soumettraient à la race dominante. Le conflit prit une forme tragique en 1848, dans une entrevue célèbre entre Kossuth, le dictateur hongrois, et les délégués des Serbes.
Le 8 avril, les députés slaves élus dans une réunion publique à Novi Sad, furent reçus par le célèbre agitateur; ils lui déclarèrent qu'ils étaient prêts à verser leur sang pour la couronne de Hongrie : ils prétendaient seulement qu'on ne portât pas atteinte à leur idiome et qu'on respectât leurs droits nationaux. — Ou'entendez-vous par nation? demanda Kossuth. — Une race qui possède sa langue, ses traditions, sa civilisation, et qui a la volonté réfléchie de les conserver. — Une nation doit aussi avoir son gouvernement — Nous n'en demandons pas tant; une nation peut vivre sous plusieurs gouvernements différents, de même que différentes nations peuvent former un seul État. — Kossuth promit que les Maygars laisseraient tous les habitants libres de parler à leur foyer la langue qui leur conviendrait; ils ne feraient même pas d'objections à ce qu'on employât le serbe dans les questions administratives de peu d'importance; ils ne consentiraient jamais d'autre pari à ce qu'on reconnût comme une nation une