‹ La grande SerbieChapitre 58 sur 119 · LA TYRANNIE MAGYARE · texte numérisé non relu

LA TYRANNIE MAGYARE

autre race. — Si Ton repousse à Presbourg nos justes demandes, répliqua alors Stralimirovitch, qui fut quelques semaines plus tard le chef de l'insurrection, nous serons forcés de nous adresser ailleurs. — Dans ce cas, Tépée décidera. — Das ist eine Machtfrage, dira de même plus tard le ministre autrichien à la veille de la rupture de 1914. C'est une question de force.

L'entretien de Kossuth et des délégués serbes résume avec une netteté parfaite les causes et le développement du conflit qui, depuis 1848, agite la Hongrie. Au début et pendant très longtemps, les sujets de la couronne de Saint-Etienne n'ont aucune idée séparatiste et ils désirent seulement que, conformément à leurs droits écrits et à des traditions qui se perdent dans la nuit des temps, on respecte leurs mœurs et leur langue; les gouvernants, par orgueil national et par peur, exigent au contraire qu'ils renoncent à leurs souvenirs particuliers et qu'ils deviennent non seulement sujets de l'État polyglotte hongrois, mais citoyens magyars.

L'exemple de la Prusse en Alsace, dans le Slesvig et la Posnanie, a prouvé combien il est malaisé de transformer un peuple. Tout le monde cependant trouve un incontestable avantage à savoir l'allemand; combien rares sont au contraire les personnes qui auraient le courage de consacrer plusieurs années de leur vie à étudier une langue hérissée de difficultés, uniquement pour le plaisir de lire Pétœfî et deux ou trois poètes, qui, autant qu'il nous est permis d'en juger par les traductions que nous possédons, n'ont pas apporté de note vraiment nouvelle et ne sauraient sans ridicule être rapprochés des grands prêtres de la littérature humaine! Comment admettre dès lors que 8 millions de Magyars puissent jamais parvenir à assimiler et à absorber un nombre sensiblement

supérieur d'allogènes, dont quelques-uns sont leurs égaux ou leurs supérieurs en richesse et en instruction, alors surtout qu'ils ont derrière eux l'appui et l'exemple de populations indépendantes de même race.

Le propre des entreprises extravagantes, analogues à celle qu'avaient conçue Kossuth et ses imprudents imitateurs, est d'entretenir leurs auteurs dans une sorte de fièvre qui les pousse à des folies caractérisées. Les exaltés de Budapest, qui, dans tous les cas, n'avaient aucune chance de succès, compromirent encore leur situation par la hâle avec laquelle ils menèrent leur campagne et par les violences qui jetèrent les plus indifférents et les plus timides de leurs sujets dans une opposition à outrance. Les opprimés, par une vieille habitude et aussi parce qu'ils n'étaient pas sûrs de trouver ailleurs un appui très efficace, implorèrent contre leurs maîtres immédiats le secours de l'Empereur. Ils s'étonnèrent d'abord de l'indiirérence avec laquelle on accueillait leurs plaintes, puis s'en irritèrent. Les affections les plus vives et les amours les plus brûlantes ne résistent pas éternellement à de trop scandaleuses trahisoiis. De là à chercher au delà des frontières d'autres protections pour remplacer les défenseurs naturels qui se dérobaient, il n'y avait qu'un pas.

En 1848, les Serbes du Banat avaient couru aux armes pour défendre les Habsbourgs contre l'insurrection séparatiste. François-Joseph les en récompensa par le Compromis de 1867 qui établissait le dualisme, c'est-à-dire qu'il livra pieds et poings liés les Slaves de Hongrie à leurs ennemis. Depuis lors et sans aucune exagération, ils furent soumis à un régime de despotisme asiatique. Les hommes d'état de Budapest tiennent à l'opinion de l'Europe et ils prétendent demeurer fidèles à leurs vieu x programmes

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de révolutionnaires idéalistes : ils libèrent leur conscience et sauvent la face en proposant au parlement des lois assez raisonnables, qu'ils s'empressent aus sitôt, pour satisfaire leurs passions, de tourner ou de violer. La loi de 1868 sur les langues nationales, insuffisante et incomplète, offrait du moins aux Serbeun minimum de garanties; elle n'a jamais été sérieusement appliquée. Depuis 1875 surtout, après que le pouvoir eut été conquis par Koloman Tisza et le parti pseudo-libéral, tout l'etTort du ministère se tendit à magyariser les autres races. L'administration entière fut organisée de manière à concentrer le pouvoir dans une caste intolérante et orgueilleuse qui, par la force ou la ruse, supprima les droits des allogènes : les écoles n'eurent d'autre but que la dénationalisation des enfants; l'Église, les journaux, les associations, le trésor public, les Universités, toute la vie politique et sociale s'absorba dans ce travail surhumain et inhumain : créer des Magyars de contrebande, bon gré mal gré. Tisza et ses amis se sont toujours vantés d'être les amis et les frères des Turcs; ils leur empruntèrent leurs procédés, la violence, le rapt, la « presse » des janissaires. En 1891, ils obligeaient sous peine d'amende les parents qui ne pouvaient pas exercer une surveillance suffisante sur leurs enfants, à les envoyer de trois à six ans dans les écoles maternelles... magyares. La loi Apponyi de 1907 soumit à l'étroite surveillance ministérielle et transforma en agences de magyarisation môme les écoles privées. Eile acheva d'exaspérer les populations.

Celles-ci n'avaient aucun recours légal. La division arbitraire des circonscriptions, les bizarreries insensées de la loi électorale, la pression et la corruption officielles fermaient l'entrée du parlement aux patriotes slaves. Les journaux qui dénonçaient les illégalités étaient traqués et frappés de continuelles

lii LA G BAN DE SERBIE

amendes; les réunions publiques étaient interdites. Si, malgré tout, quelques Serbes étaient élus, on trouvait un ingénieux prétexte pour se débarrasser d'eux. Svétozar Milétitch, le chef reconnu des Serbes de Hongrie, avait plaidé avec chaleur dans son journal l'union des Slaves du sud et des Hongrois contre les Autrichiens; il était difficile de voir en lui un ennemi pul^lic. Il est vrai qu'il combattait avec énergie les ministres qui, oublieux du passé et dédaignant les averlissements prophétiques de Magyars libéraux, tels que Deak et Eôtvôs, compromettaient par leur folle intransigeance les destinées du royaume. En 1877, il fut accusé de haute trahison parce qu'il avait invité les volontaires serbes à rejoindre l'armée de Milan, lors de sa campagne contre les Turcs. Après un procès où toutes les formes de la justice avaient été brutalement violées, il fut condamné à cinq ans de prison, enfermé avec des criminels de droit commun, traiLc avec une telle inhumanité qu'il devint fou et mourut aussitôt après avoir été relâché. Polit, le vétéran respecté du parti libéral serbe de Hongrie, qui n'avait cessé de combattre les radicaux du royaume et la politique de Pachitch, n'en était pas moins dénoncé par les feuilles de d'Aehrenthal comme étant à la solde du roi Pierre. Les Slaves du Banat ressentaient d'autant plus la persécution officielle qu'ils étaient talonnés par les Roumains devant lesquels ils perdaient visiblement du terrain. Leur nombre diminuait; Novi Sad et Pantchova étaient rapidement envahis par des éléments étrangers. Incapables de se défendre seuls, ils tournaient involontairement les yeux vers Belgrade.

Les Magyars n'étaient pas aussi libres de leur action en Croatie parce qu'ils y rencontraient un

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