‹ La grande SerbieChapitre 61 sur 119 · MAGYARS ET CROATES · texte numérisé non relu

MAGYARS ET CROATES

été jusqu'alors la langue des délibérations, par le magyar, et exigent qu'il soit employé dans toute rétendue de la couronne de Saint-Étienne. Les Slaves s'opposent avec acharnement à un changement qui exige d'eux une sorte d'apostasie, et, comme ils s'aperçoivent bientôt de l'infériorité à laquelle ils se condamnent en s'enfermant dans une défensive timide, ils opposent au magyar un au tre idiome vivant , le croate.

Le croate pourtant avait presque cessé d'être une langue littéraire. Depuis l'épuisement de l'École de Doubrovnik, il n'était plus représenté que par quelques rares et misérables opuscules de piété. Chaque groupe provincial écrivait dans son dialecte propre, avec une orthographe différente, et quelquefois même avec un alphabet particulier. Le signal du réveil national partit des Slovènes et de Lioubliana, et il trouva un appui inattendu dans Napoléon I". Il avait placé « comme garde aux portes de Vienne » les provinces illyriennes qui se composaient de la Carniole, de la Carinthie, de l'Istrie, de la Croatie, civile et militaire, et de Doubrovnik; la capitale était Lioubliana. Après la chute de Napoléon, François I", ainsi que le raconte une anecdote célèbre, visita ses nouvelles conquêtes : — Qui a construit celte route, demanda-t-il un jour? — Les Français. — Et ce pont? — Les Français. — Et ce monument? — Les Français. — Il est vraiment dommage, reprit alors l'Empereur, qu'ils ne soient pas demeurés plus longtemps. — Aujourd'hui encore, quand on parcourt la Dalmatie, on rencontre à chaque pas le souvenir de Marmont, le duc de Raguse, et nulle part la mémoire du Grand Empereur n'est entourée d'une admiration plus reconnaissante.

Les Français apportèrent une vie nouvelle dans ces régions, qui, depuis des siècles, s'étaient endor-

mies dans un sommeil sans rêves, réorganisèrent la justice et l'administration, abolirent les droits féodaux, encouragèrent le commerce, construisirent des routes magnifiques, fondèrent des écoles. La langue officielle était le croate à côté du français, et Nodier dirigeait le Télégraphe officiel, qui paraissait en italien, en français et en slovène. Le précurseur de la renaissance slovène, Vodnik, dirigeait les écoles de Lioubliana et publiait en 1811 son Réveil de rillyrie^ une des plus belles odes que lui aient inspirées ses espérances d'unité et d'indépendance yougo-slave.

Un moment suspendu par la réaction morose qui suivit le congrès de Vienne, le mouvement de renaissance reprit sa marche quand la révolution de 1830 secoua l'écrasante torpeur qui avait envahi l'Autriche. La direction passa de Lioubliana à Zagreb, et la succession de Vodnik revint à Louis Gaï, le fondateur du Journal Croate (1834), l'organe très influent et très hardi de la Jeune-Croatie. Élève et ami des grands apôtres de la renaissance tchèque, Chafarjik et Kollar, profondément imbu des doctrines romantiques, il prédisait aux Slaves un splendide avenir, s'ils oubliaient leurs querelles et se coagulaient en groupes assez solides pour opposer une sérieuse résistance à leurs adversaires. Aux noms de Slovènes, de Croates, de Dalmates et de Serbes, il substitua le nom d'IIlyriens et il rassembla autour de lui un parti peu nombreux, mais actif et dévoué, déjeunes gens, qui travaillèrent à secouer Tinertie de la foule et h la rassembler autour de l'étendard slave. Il est possible que Metternich, qui n'aimait pas les Magyars et qui les redoutait, ait vu sans déplaisir la formation d'un parti d'opposition qui paraissait appelé à les affaiblir et devait diviser leur attention. Sympathie platonique qui ne servit guère les Illyricns. Alors

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déjà comme aujourd'hui, Vienne était sans force et sans courage devant Presbourg et Budapest, et le nom d'Illyrien fut interdit en 1843 par le gouvernement autrichien.

Le malheur était médiocre. Le terme d'Illyrie était trop littéraire et artificiel pour rallier les peuples. L'œuvre du moins demeura. Les dons littéraires de Louis Gai étaient modestes, mais il avait quelquesunes des qualités nécessaires à un éveilleur des foules, la sonorité du verbe, l'ardeur des convictions, la constance et le courage. 11 avait eu le mérite de comprendre que la condition du progrès intellectuel des Croates était leur rapprochement intime avec les Serbes, et il les amena à accomplir un sacrifice probablement sans exemple dans l'histoire. Ils renoncèrent à l'idiome provincial que l'on parlait à Zagreb pour adopter comme langue écrite le dialecte qui avait été popularisé par Obradovitch et Karadjitch et qui était usité dans la Bosnie, l'Herzégovine, et la Croatie orientale. Par là, Gaï créa vraiment l'unité yougo-slave et son nom mérite une place illustre dans l'histoire de la Serbie.

« Qui frappe mon frère, écrivait un de ses collaborateurs, qu'il soit serbe ou dalmate ou de quelque nom qu'on l'appelle, verse mon propre sang. Unissons-nous, les étrangers seront écrasés. Et toi, frère, ouvre les yeux. » — « Tous les hommes sur la terre, écrivait Gaï lui-même, aspirent à la liberté dorée et s'élancent l'épée haute contre ceux qui l'oppriment. L'heure a sonné de tirer nos épées contre les meurtriers de notre race et de noyer l'injustice ennemie dans des ruisseaux de sang. »

La révolution de 1848 prouva la véhémence des haines que, dès ce moment, l'intolérance magyare avait soulevées dans les âmes. « Je ne connais pas de nationalité croate », répondait Kossutli aux repré-

sentants de la diète de Zagreb, et la loi électorale de 1848 effaçait jusqu'au nom de la Croatie qu'elle remplaçait par les comitats de Korôs, de Zagreb et de Varasd. Menacés dans leur existence même, les Croates se rallièrent autour de Jellatchitch, que Gaï' avait désigné à la cour de Vienne pour les fonctions de Ban, c'est-à-dire de lieutenant général du Royaume iriunitaire.

Les Magyars, dit Jellatchitch en ouvrant la diète de Zagreb, ont brisé l'alliance fraternelle qui nous unissait à eux depuis huit siècles. Ils se sont faits nos oppresseurs et les oppresseurs de nos frères de Hongrie; ils ont oublié la formule juridique célèbre : regnum regno non prœscribit leges. — Nous leur prouverons que le temps est depuis longtemps passé où un peuple peut régner sur un peuple.

La lutte fut sans merci ; elle se termina par l'écrasement des Magyars. Dans son aveugle entêtement, la cour de Vienne donna aux Croates et aux Serbes, en récompense du service décisif qu'ils avaient encore une fois rendu aux Ilabsbourgs, le régime qu'elle infligeait aux révoltés comme châtiment. Le despotisme centralisateur, réactionnaire et ultramontain de Bach s'abattit sur eux, écrasant, impitoyable, si dur que, lorsque, après la guerre d'Italie, François-Joseph fut obligé de renoncer à un système qui avait ameuté l'Europe entière contre lui, la masse des Croates refusa d'écouter les propositions qui lui venaient de Vienne et ne se sépara pas des Magyars, dont elle permit ainsi le triomphe en 1867.

Récemment, dans un procès d'adultère, un juge facétieux demandait à la femme coupable : Lequel préfériez-vous, de votre mari ou de votre amant? Celui que je ne voyais pas, répondit avec franchise la malheureuse. — Quand on songe à la manière dont ils étaient traités, on s'explique sans peine que les

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Croates n'aient eu de sympathie que pour le maître dont ils étaient momentanément séparés. En 1867, au lendemain du Compromis, les Magyars avaient trop d'afïaires sur les bras pour révéler immédiatement tous leurs desseins, et ils jugèrent raisonnable de diviser leurs adversaires en accordant aux Croates un traité de paix, la fameuse Nagoda (entente, contrat) de 1868. — Ils se réservaient le droit de reprendre la question, dès qu'ils auraient solidement établi ailleurs leur autorité, écrasé les oppositions, établi leurs batteries.

La Nagoda n'avait été acceptée que par une diète sans autorité, nommée en vertu d'une loi octroyée par l'Empereur qui établissait le vote public et oral et n'accordait le droit de suffrage qu'à un nombre dérisoire d'habitants; les élections avaient eu lieu sous la pression éhontée du célèbre baron Rauch, dont le fils a été si tristement mêlé aux scandales de ces dernières années. Le Sabor (Diète) comptait 34 fonctionnaires sur 66 députés. Ils acceptèrent tout ce qu'on voulut.

L'Entente de 1868, tout en reconnaissant que le royaume de Croatie-Slavonie-Dalmatie formait, par rapport au royaume de Hongrie, un État politique distinct et représentait une individualité politique propre, donnait au gouvernement magyar le moyen d'intervenir même dans les aflaires intérieures du pays par l'intermédiaire du chef du gouvernement, le Ban, qui était en fait nommé par le président du conseil des ministres de Hongrie.

Les politiques de Budapest s'arrogeaient d'ailleurs le droit d'interpréter à leur guise le traité. Avant même la publication, ils donnèrent la mesure de leur bonne foi en falsifiant de la façon la plus éhontée le texte du Compromis, de manière à s'attribuer la possession de Riéka (Fiume), qui appartenait à la Croatie.

Les Magyars, qui n'alteignent nulle part la mer, n'avaient pas obtenu même du sabor domestiqué réuni par les soins de Rauch, qu'il renonçât à ses droits sur Riéka et, de guerre lasse, ils avaient accepté rarliclc 06 du compromis, qui constatait simplement qu'un « accord n'avait pas pu se faire entre les délégations des deux royaumes, relativement à la ville de Fiumc (Riéka) et à son territoire ». Cette rédaction fut votée par la Diète de Zagreb et sanctionnée par François-Joseph, Mais, en même temps, le souverain approuvait le texte magyar qui tranchait contre les Croates le point litigieux et déclarait le port et le territoire de Fiume « partie annexe de la sacrée couronne du royaume, momentanément séparée >• ; puis on colla sur le texte croate une petite bande de papier avec l'addition frauduleuse. Le document n'est pas une des pièces les moins curieuses des archives de Zagreb; le passage interpolé n'est môme pas de la même écriture que le reste du texte. Comme le remarque M. Hinkovitch, peu dccon(|uéles ont coûté moins cher : il a suffi aux marins de Budapest d'un peu de colle pour escroquer un port à la Croatie et même pour soumettre l'Adriatique, qu'ils appellent « la mer Magyare ».

Depuis 1868, l'histoire de la Croatie n'est qu'une longue suite d'illégalités et d'actes arbitraires. La loi électorale fixe un cens relativement si élevé que plus des 98 p. 100 de la population sont exclus du suffrage et, comme tous les employés sont électeurs, le Ban est facilement sûr d'avoir des majorités dociles. Tous les moyens sont bons pour éloigner les députés indépendants : les registres électoraux sont falsifiés; les réunions, interdites; dans les circonscriptions où malgré tout le résultat serait douteux, des gendarmes barrent la porte de la salle du scrutin. Tant pis pour ceux qui protestent, on les fusille. Dans

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