MAGYARS ET CROATES
une de ces échauffo urées, huit paysans furent tués et soixante blessés; on condamna à la prison ou à l'amende, dit M. Loiseau, ceux qui avaient eu l'impertinence de survivre au massacre. Le ban Khucn- Hédervary, qui gouverna la Croatie pendant 20 ans (1883-1903), réussit par de 'semblables procédés à l'aire du royaume une province hongroise, la plus maltraitée et la plus misérable des provinces.
Rien ne jette une lumière plus crue sur les intentions des Magyars que leur politique des chemins de fer, qui est calculée pour empêcher le développement économique de la Croatie et la réduire à merci, en lui fermant toute communication avec Vienne, avec la Serbie ou avec la mer. La voie ferrée la plus courte de Paris à Constantinople devrait passer par Lausanne, Milan, Venise, Trieste, Lioubliana et Zagreb. Le gouvernement hongrois a soulevé contre cette ligne les objections les plus bizarres et elle n'a pas été construite. Il s'est opposé à la jonction des chemins de fer dalmates avec le réseau croate, ce qui ruine la Croatie méridionale; il a empêché le gouvernement autrichien de terminer la ligne directe de Zagreb à Sarajevo, qui avait été commencée par le gouvernement turc.
Les combinaisons les plus subtiles entravent l'exportation des produits agricoles et condamnent les Croates à acheter les articles de l'industrie hongroise, qui sont chers et mauvais. Le prix du transport d'une tonne de marchandise jusqu'à Fiume est moins élevé au départ de Budapest qu'au départ d'une ville croate beaucoup plus voisine de la côte, sur la même ligne. Les horaires sont combinés de telle sorte que, pour aller de Gratz à Sarajevo, les voyageurs sont obliges de passer par Budapest, ce qui représente un détour de 350 kilomètres, La situation est pire encore pour la Dalmatie, et il n'y a aucune exagération à dire,
comme M. Seton-Watson, qu'au point de vue des roules commerciales, la condition de la Dalmatie est relativement beaucoup plus mauvaise qu'au moyen âge.
Ûnius lingiise et uniiis moris regnum est imbecille, disait Tillustre précurseur Széchényi, qui a fondé la grandeur de son pays, et qui essayait de mettre en garde ses compatriotes contre l'impérialisme intolérant, en leur rappelant l'adage favori de leurs anciens rois. — La politique, disait de son côté M. François Kossuth, dans un de ses jours de lucidité, est la science des exigences. Un régime de terreur et d'injustice finit toujours assez vite par provoquer des résistances invincibles. Khuen-Hédervary avait établi son système sur les divisions des partis et surtout sur î'étroitesse de vues de quelques catholiques, d'autant plus farouches que leur conversion au christianisme était moins ancienne.
Dépouillés de leurs droits essentiels, frappés dans leurs intérêts vitaux, les Croates finirent par s'apercevoir du rôle de dupes qu'ils jouaient et refusèrent de suivre plus longtemps les Magyarons ou les membres du Parti du Droit qui dissimulaient sous leurs éjaculalions pieuses des calculs parfaitement égoïstes.
La vraie tradition catholique croate, telle qu'elle s'était manifestée avec Strossmayer, l'évoque de Diakovo, et son disciple, l'historien Ratchki, avait toujours été tolérante et nationale.
Nous ne connaissons guère monseigneur Strossmayer en France que par les articles que lui a consacrés M. Louis Léger; ils sont fort intéressants, mais ne pouvaient être qu'une esquisse, et il faudrait une longue élude pour mettre en pleine valeur le charme et la splendeur de cette figure de grand patriote et de grand chrétien. Sa correspondance avec Gladstone, que nous a révélée M. Seton-Watson,