‹ La grande SerbieChapitre 68 sur 119 · LE PROCÈS DE ZAGREB · texte numérisé non relu

LE PROCÈS DE ZAGREB

prison parce qu'il se dit allemand, ou un préfet de Rennes accusé de haute trahison parce que dans un discours il s'est adressé aux Bretons. M. Accurti avait, semble-t-il, oublié que le mot serbe est un terme officiel, qui revient dans une foule d'actes publics autrichiens et que l'empereur François-Joseph emploie couramment dans ses ordonnances. D'autres prévenus sont accusés d'avoir eu dans leur maison le portrait du roi Pierre ou d'avoir déclaré que la Sainte- Vierge était une Serbe. — Un autre avait chez lui une petite quantité de dynamite. — Mais c'était pour mon industrie, avec une permission régulière de l'autorité! — Peu importe, c'est un indice grave. — Indice, phénomène, symptôme, à chaque pas reviennent dans le procès, ces termes vagues qui dissimulent mal l'inanité des charges.

Le président du tribunal, M. Tarabocchia, était un ivrogne de profession, qui courait les cabarets de nuit et dont l'inconduite était la risée de la population. On l'avait choisi parce qu'on était sûr de son zèle. Il insultait les accusés et, sous les prétextes les plus frivoles, les excluait des débats, les condamnait au cachot et au jeûne. Il interdisait aux avocats de poser les questions les plus nécessaires, leur refusait la parole, leur infligeait des amendes, s'ils se permettaient de maintenir leurs réclamations.

Pendant l'instruction qui avait duré cinq mois, aucun des témoins à décharge n'avait été appelé; devant le Tribunal, les neuf dixièmes des personnes citées par la défense ne furent pas interrogées. — Un témoin proteste contre les paroles que lui a prêtées le juge d'instruction; M. Tarabocchia ordonne son arrestation immédiate : il sera poursuivi pour faux serment; « cela servira de leçon aux suivants ». — Un autre s'inscrit de même en faux contre le procèsverbal qu'on lui a fait signer; il aurait dit qu'il avait

lu dans une maison l'inscription : Vive Pierre Karageorgévitch! — Il ne sait pas lire. Il n'en est pas moins poursuivi pour faux serment et condamné à dix mois de prison. — Un témoin affirme avoir vu dans la maison d'un prévenu un portrait du roi de Serbie. — C'était bien le roi? — Parfaitement, Pierre Yourisitch! — ]\Ième accusation contre un autre inculpé, qui tient un cabaret. — Vérification faite, il s'agit du roi Gambrinus. — Vous détestez les Croates, dit un juge au docteur Djouritch, et la preuve, c'est que vous ne portez pas de cravate. — Le docteur hausse les épaules. — Le procureur général : 11 n'y a pas de quoi rire. Il est prouvé que, pendant que vous faisiez vos études, yous ne portiez pas de cravate par haine pour le peuple croate. — Mais, objecte un des accusés : il y a là aussi un témoin qui n'a pas de cravate. — Taisez-vous, ou prenez garde à vous.

Les débats durèrent cinq mois. Le 5 octobre 1909, 31 accusés furent condamnés à des peines qui variaient de douze à cinq ans d'emprisonnement. C'était peu pour des crimes de lèse-majesté et de haute trahison ; c'était beaucoup pour des gens dont le crime consistait à n'avoir pas porté de cravate il y avait une vingtaine d'années, ou à avoir dans leur arrière-boutique le portrait de Gambrinus.

Les journaux allemands et magyars faisaient naturellement le silence le plus complet sur les habitudes vraiment originales de MM. Tarabocchia, Accurli et compagnie *. En revanche, ils multipliaient leurs

1. A titre d'exemple de la probité scientifique de l'Allemagne, je citerai le Schulthess' europœischer Gcschichiskalcnder, qui a la prétention d'ôtre un recueil impartial de textes et de documents. On y trouve une ligue sur le procès de Zagreb : « Commencement des débats du procès de trahison panserbe. L'instruction a cité 250 témoins. » Et c'est tout.

LE PROFESSEUR FRIEDJUNG 179

attaques contre les Serbes, les Serbes perfides, les Serbes infatués, les Serbes provocateurs de crimes, qui, à ce qu'affirmait la Neue Freie Presse, répandaient à pleines mains l'argent à Lioubliana et à Prague.

Le 24 mars 1909, c'est-à-dire au moment où la crise austro-serbe était le plus aiguë, un historien, fort connu en Allemagne et qui ne dédaignait pas les petits profits que lui rapportaient ses accointances avec le Ministère, publiait un article retentissant où il accusait les députés serbes de Croatie de servir les ambitions de Belgrade et d'être à la solde du roi Pierre ^ Les députés ainsi attaqués lui intentèrent un procès en diffamation qui s'ouvrit à Vienne au mois de décembre 1909,

En dehors des révélations de Nastitch, Friedjung avait fait état d'un certain nombre de procès-verbaux et de livres de caisses du prétendu club révolutionnaire, le Sud Slave, ainsi que de divers documents volés, à ce qu'il affirmait, dans les archives du minis-

1. Preuve curieuse de l'influence de la presse viennoise, beaucoup de journaux et de livres en France n'en continuèrent pas moins de parler de M. Friedjung, comme « d'un homme de grand talent,.... dont l'honorabilité ne pouvait être mise en doute ».

Or, il suffit d'un examen superliciel pour s'apercevoir aussitôt que les pièces sur lesquelles il établit sa dénonciation sont grossièrement falsifiées. Ou M. Friedjung n'a pas étudié les documents, et alors que signifient les paroles hautaines où il se targue de sa conscience d'historien? — Ou bien il s'en est servi, en en connaissant le véritable caractère, et, comme d'Aehrenthal, avec l'espoir que la guerre emporterait tout. Niais ou faussaire, il n'y a pas d'autre alternative. Le jour même de la publication de l'article de la Neue Freie Presse, d'Aehrenthal apprenait que la Russie renonçait à soutenir la Serbie. Comme il était certain dès lors que la Serbie s'inclinerait, la guerre qu'il recherchait lui échappait et il n'avait plus aucune raison de laisser publier des textes que plus que personne il savait compromettants. Il essaya en effet d'arrêter l'article, mais il était trop tard et le scandale ne put pas être étouffé.

tère des Affaires étrangères de Belgrade, et communiqués par un certain Vasitch. Les débats démontrèrent que ces pièces avaient été purement et simplement fabriquées par les agents provocateurs du Ballplatz.

M. Markovitch, professeur de droit criminel à rUniversité de Belgrade, qui était dénoncé comme le chef du mouvement révolutionnaire, — étrange idée pour un club terroriste, d'aller choisir comme président un professeur de droit criminel ! — prouva que le Sud Slave était un cercle d'études et qu'il n'avait jamais reçu aucun subside du gouvernement; il avait seulement obtenu pendant quelque temps une subvention de 400 francs par mois de la municipalité de Belgrade. Ce n'est pas excessif pour démembrer l'Autriche et pour soudoyer la presse européenne! Le 3 novembre, jour où, d'après le document, Markovitch aurait présidé une séance du club, il était à Berlin, ainsi que le démontrait le visa de son passeport par la police allemande.

M. Spalaïkovitch, qui, d'après Friedjung, était, au ministère de Belgrade, le principal metteur en scène de la conspiration, établit que le rapport contidentiel qu'on lui attribuait n'était pas de son écriture, qu'il contenait des expressions qui n'étaient ])as serbes et qui étaient des traductions visibles de l'allemand ou du polonais; le rapport parlait du vote prochain d'un emprunt qui en réalité avait été conclu et voté par la Skoupchtina une année auparavant, et il indiquait une somme inexacte. Or, M. Spalaïkovitch avait élé mêlé de très près à la négociation de cet emprunt : comment en aurait-il ignoré les conditions essentielles? — Il y a des faux qui sont adroitement fabriqués, conclut le témoin, et il y en a de stupides et d<5 ridicules. Ceux dont nous nous occupons n'appartiennent pas à la première catégorie. — Personne, ni

LE PROFESSEUR FRIEDJUNG 181

dans Fauditoire, ni même parmi les juges, triés sur le volet et venus à l'audience avec Tidée bien arrêtée d'innocenter Friedjung, n'osa démentir M. Spalaïkovitch.

Si le plus léger doute avait pu encore subsister, il aurait été supprimé par une prétendue dépêche du ministre Milovanovitch, écrite d'un ton si étrange et qui renfermait des termes si bizarres : « Prague dorée, le royaume frère de Bohême », qu'à la première lecture, le diplomate le plus naïf aurait reconnu le faux.

Friedjung courba la tête, avoua qu'il était impossible de soutenir plus longtemps l'authenticité des pièces, s'excusa en disant qu'il avait voulu servir son pays. Ses collègues germaniques ne lui ont pas tenu rigueur; il est beau de se tromper et même de tromper les autres pour une si noble cause! Ad majorem Dei gloriam!

Ces documents, écrivait Ch. Kraus, le plus brillant journaliste de Vienne, devaient prouver à l'Europe que nous avions été forcés de recourir aux armes par l'entente perfide de la Serbie avec certains éléments suspects de notre monarchie. 11 se trouve cependant que ce sont des faux qui auraient pu à la rigueur tromper un collégien innocent. Celui qui sort condamné du tribunal, c'est l'homme d'État qui se prétend la victime d'un faussaire d'opérette.

Entre temps, pour récompense de ses loyaux services, le baron d'Aehrenthal avait reçu le titre de comte. J'espère pour ses descendants que son diplôme n'a pas été rédigé par Vasitch ou par le comte Forgach.

Masaryk démontra en effet que les pièces n'avaient pas été volées par Vasitch, mais qu'elles avaient été fabriquées par le secrétaire de l'ambassade, M. Svientochowski, avec la connivence évidente de l'ambassadeur, le comte Forgach. Entre autres preuves,

Masaryk produisit la photographie d'un prétendu télégramme qui avait été envoyé, disait-on, par le chef d'une bande serbe à M. Markovitch, le président du Sud-Slave. Or, ce télégramme, qui portait le timbre plus ou moins bien imité de la poste, était écrit, non pas sur le papier dont se sert l'administration pour remettre les dépêches au destinataire, mai? sur celui qui est à la disposition du pubhc dans les bureaux de poste I

D'Aehrenthal, qui avait d'abord essayé d'échapper par des phrases vagues et amphibologiques aux questions précises du député tchèque, n'essaya même pas de réfuter les arguments décisifs de son adversaire. Comparé aux faussaires de l'ambassade, avait dit M. Masaryk, Vasitch est un homme d'honneur. Le comte Forgach, qui se jugeait médiocrement défendu par son chef et qui répétait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait pas fait la dixième partie de ce qu'on lui avait demandé, reçut en dédommagement de ses déboires le titre de conseiller privé. On l'envoya à Dresde, d'où il revint bientôt au Ministère. Il s'y trouvait au mois de juillet 1914, et il a pu mettre son expérience au service du comte Berchtold.

Pour juger la moralité et l'intelligence de la Cour de Vienne, il suffit de rappeler que personne ne parut y comprendre la portée de l'événement et le déshonneur que jetaient sur la monarchie et la maison des Habsbourgs ces ignobles pratiques. D'Aehrenthal conserva ses fonctions et la confiance du magnanime François-Joseph. Il avait manqué son coup : il le reprendrait. Du moins, avait-il réussi à rattacher définitivement à la couronne la Bosnie et l'Herzégovine. Cela suffisait au cœur du vieux souverain.

Page 1