LA BOSNIE ET L'HERZÉGOVINE
L'article 25 du traité de Berlin. — L'Autriche dénonce l'entente avec la Russie. — La Bosnie depuis 1878 : persécutions des Orthodoxes; les églises et les écoles serbes. — La question rurale; rimmiyraiion allemande. — La crise austro-serbe; capitulation ae la Russie. — Conséquences de la politique de d'Aehrenthal.
En 1876, à la veille de la guerre avec la Turquie, le tsar Alexandre II poursuivait une entente avec l'Autriche et l' Allemagne. Le résultat de ses négociations avec Bismarck et Andrassy n'avait pas été heureux, parce qu'il avait été mal servi par ses diplomates, dont quelques-uns étaient des Austrophiles impénitents, et parce que, entraîné par les événements plus qu'il ne les dirigeait, il ne savait pas clairement lui-même ce qu'il voulait.
; Pour obtenir la neutralité indécise et flottante de l'Autriche, le chancelier Gortchakov, à l'entrevue de Reichstadt (juillet 76), lui avait abandonné l'ouest de la péninsule balkanique et avait admis en principe qu'elle occupât la Bosnie et l'Herzégovine, sans fixer nettement l'étendue de ses concessions. Ses finasseries avaient ouvert la voie à de nouvelles prétentions de la cour de Vienne, en même temps qu'elles donnaient à la politique de Pétersbourg une apparence
do duplicité et faisaient le jeu de ses adversaires. Après le traité de San Stéfano (1878), le comte Andrassy avait ainsi aisément obtenu de l'Angleterre son concours absolu et, avant même la réunion du congrès de Berlin, il était entendu que les deux provinces serbes reviendraient à l'Autriche.
Les plénipotentiaires turcs, bien qu'ils fussent habitués aux procédés de l'Europe à leur égard, trouvèrent que leurs protecteurs leur faisaient pa3ercher une amitié dont ils n'avaient guère aperçu l'efficace et ils rappelèrent que le Coran interdisait au Sultan d'abandonner un territoire qu'il n'avait pas perdu par la guerre. Bismarck les rabroua, lord Disraeli les menaça, Andrassy les cajola ! — Ils s'obstinèrent. Une guerre avec la Porte aurait singulièrement embarrassé le ministre hongrois; il se résigna à des concessions, reconnut, « sur le désir exprimé par les plénipotentiaires ottomans, que les droits de souveraineté du Sultan dans les provinces de Bosnie et d'Herzégovine ne subiraient aucune atteinte et que l'occupation serait considérée comme provisoire >» (13 juillet 1878). L'article 25 du traité de Berlin, en déclarant que les » provinces de Bosnie et d'Herzégovine seraient occupées et administrées par l'Autriche », ajoutait que, comme « elle ne désirait pas se charger de l'administration du Sandjak de Novi Pazar, qui s'étend entre la Serbie et le Monténégro dans la direction sud-est jusqu'au delà de Mitrovitsa , l'administration ottomane continuerait d'y fonctionner ». L'Autriche se réservait seulement « le droit d'y tenir garnison el d'y avoir des routes militaires et commerciales ».
François-Joseph désirait vivement transformer en possession définitive et régulière une occupation qui, en droit, demeurait contestable et précaire. L'atïaire, examinée à plusieurs reprises, avait tou-
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jours été ajournée par la prudence du comte Goluchowski. D'Aehrenthal l'aborda avec sa fougue coutumière. Il avait ses raisons : il établissait ainsi son autorité personnelle près de l'Empereur, redorait le prestige des Habsbourgs un peu défraîchi par leur docilité vis-à-vis de Berlin, détournait les esprits des querelles intestines et relevait le crédit de 1 armée; enfin, et ce n'était pas le moindre de ses mobiles, il humiliait les Slaves, à la fois dans la Serbie et dans la Russie; il les punissait des velléités d'indépendance qu'elles avaient montrées, la première, en refusant d'accepter le traité de commerce que lui ofl'rait Vienne ; la seconde, en se rapprochant de l'Angleterre et en signant avec Edouard VII l'accord de 1907. Il est probable qu'il s'attendait à une victoire facile. Tant mieux d'ailleurs si des résistances survenaient ; l'occasion serait bonne de donner une leçon à la Serbie et, d'une manière ou de l'autre, de la réduire définitivement à l'obédience habsbourgeoise. Sans cette arrière-pensée, on ne s'expliquerait pas la brutalité et la mauvaise foi dont il fit preuve dans ses rapports avec M. Izvolsky, le ministre russe. Même chez un d'Aehrenthal, il y a tels luxes de maladresse qu'il est difficile de prendre pour naturels.
La révolution jeune-turque (juillet 1908), qui remit en vigueur la charte parlementaire de 1876, lui apporta le prétexte nécessaire. Il s'entendit avec Ferdinand de Bulgarie, toujours prêta chercher son appui en Allemagne, et, dans les premiers jours d'octobre, l'Europe apprit à la fois que la Bulgarie proclamait son indépendance et que l'Autriche annexait purement et simplement les provinces turques qu'elle occupait.
La secousse fut vive et la surprise, désagréable. L'affaire avait été machinée dans le mystère, comme un mauvais coup. Le roi d'Angleterre avait vu, au
milieu d'août, François-Joseph, avec qui il était en confiance, et qui n'avait pas soufflé mot de ses projets. Dans son entrevue avec M. Izvolsky (15 et 16 septembre), en annonçant au ministre russe ses projets « éventuels », le Chancelier autrichien lui avait promis de le prévenir, de manière à lui laisser le temps de préparer Topinion, et il l'avait ainsi grossièrement trompé.
Il était manifeste qu'il s'était arrangé pour susciter des complications et se ménager le moyen d'achever son triomphe en écrasant les Serbes. Dès ce moment, l'Autriche dessinait le plan qu'elle allait suivre pendant six ans avec plus de persévérance que de succès, rejeter son linceul de plomb sur ses voisins du sud qui faisaient mine de s'émanciper et les forcer de regagner le cercueil dont ils cherchaient péniblement à s'évader.
Les Serbes, plus attachés encore à leur race et à leur langue qu'à leur Royaume, se seraient peut-être résignés à l'annexion, s'il leur avait été permis de supposer que, sous la domination de l'Autriche, il leur serait possible de maintenir leur nationalité et d'épanouir leur génie national. Il y avait eu jadis à Belgrade un parti austrophile qui comptait dans ses rangs de très loyaux patriotes. Ce parti avait fini par s'évanouir, parce que l'expérience des trente dernières années ne laissait malheureusement aucune hésitation sur les procédés des Habsbourgs et les fins qu'ils poursuivaient. En Bosnie et en Herzégovine, disait un des chefs des jeunes-radicaux serbes, Lioubomir Davidovitch, l'Autriche n'a pas apporté la liberté et la civilisation, mais des chaînes et la tyrannie. — Les faits ne prouvaient que trop clairement l'exactitude de ses paroles.
Bismarck, qui n'aimait pas l'Autriche, avouait cependant qu'elle lui avait enseigné l'art de manier