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L'AUTRICHE EN BOSNIE

la presse, et il njoutait modestement que, bien qu'il eût acquis quelque habileté en pareille matière, il n'avait jamais atteint ses professeurs viennois. Le Ballplatz, avec la même maîtrise, se sert des journaux pour flétrir ses adversaires et leur prêter les plus noirs projets ou pour jeter de la poudre aux yeux et exalter ses propres mérites, plus ou moins imaginaires. Depuis plusieurs années, les feuilles accessibles à Tinfluence de la Chancellerie, au dedans ou au dehors de la monarchie, célébraient à l'envi la merveilleuse transformation accomplie par l'administration impériale dans les provinces arrachées à l'incurie ottomane : elle avait construit des routes, créé un réseau de voies ferrées, élevé dans les villes de grandioses monuments, édifié de magnifiques hôtels. Elle y offrait volontiers une hospitalité somptueuse aux congrès scientifiques et aux journalistes étrangers. Comment n'cùt-elle pas obtenu de leur reconnaissance la réclame qu'elle désirait? Tout voyageur occidental qui mettait le pied dans les provinces, était aussitôt chambré par une surveillance dissimulée et gracieuse qui dirigeait ses promenades et le protégeait contre les mauvaises fréquentations.

Les observateurs qui parvenaient, non sans peine, à franchir le cercle magique dans lequel on les enfermait, apercevaient vite les vices de cette prospérité de façade et la misère de ce trompe-l'œil. Les nouveaux monuments publics, remarquaient- ils, imposent par leur grandeur et leur magnificence : colonnes de granit, escaliers de marbres, fresques, dorures; ce ne sont que festons, ce ne sont qu'aslragales. Tout cela coûte fort cher à la population et ne sert pas à grand'chose, si ce n'est à enrichir les architectes officiels.

Le champ de courses à Sarajevo est fort bien aménagé et l'on y distribue aux jeunes officiers des

prix qui complètent agréablement leur solde. Mais les travaux les plus urgents sont ajournés ou systématiquement écartés. L'Adriatique est le débouché naturel de la Bosnie : on a construit en tout et pour tout un chemin de fer à voie étroite, qui aboutit à Metlcovits, dans la baie étroite de la Nérétva, où les barques seules peuvent aborder, et Ton remet indéfiniment la ligne de Split (Spalato), qui serait indispensable, afin de ne pas nuire à Riéka, le port confisqué par les Magyars. La Drina forme entre la Bosnie et la Serbie une muraille de Chine, et les relations entre les deux pays voisins, fort actives sous la domination turque, sont complètement arrêtées. La situation est pire encore du côté de la Tcherna Gora, avec qui l'Autriche entretient une guerre commerciale continuelle.

En réalité, à notre époque, la liberté nationale est une condition absolue de la prospérité matérielle. L'administration autrichienne, déjà naturellement soupçonneuse, accueillie avec une visible défiance par l'immense majorité des indigènes, se recrutait exclusivement parmi les étrangers. Ils ne connaissaient pas le pays, n'en parlaient pas la langue; ceux mômes qui essayaient d'apprendre le serbe, y réussis- ' saient si mal que leur charabia était un sujet perpétuel de railleries ou de confusions. Les meilleures intentions ne suffisaient pas à protéger leur ignorance contre des erreurs et des excès de zèle qui avaient pour les habitants de funestes conséquences. Pour améliorer le bétail, on importait des animaux que l'on forçait les paysans à payer fort cher; habitués à une nourriture soignée, ils ne s'acclimataient pas, et l'acheteur, qui souvent avait été obligé d'emprunter, subissait une perte dont il ne se relevait pas toujours. On entreprenait le cadastre; le travail, fait trop vite par des employés qui n'avaient pas la moindre idée

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