L'AUTRICHE EN BOSNIE
des habitudes locales, donnait lieu à des contestations universelles et à des plaintes justifiées. On créait une gendarmerie pour assurer l'ordre public; sous prétexte de surveiller les vagabonds, elle pénétrait à toutes les heures dans les maisons particulières, exigeait les passeports avec une rigueur ridicule, gênait les transactions, tenait la population dans une sorte de terreur.
Il n'est jamais agréable de vivre au milieu de l'aversion de ses concitoyens. Très vite, les meilleurs éléments s'éliminaient; restaient les individus qui n'avaient pas réussi ailleurs et qui avaient d'excellentes raisons pour ne pas retourner chez eux, ou bien ceux qui désiraient faire une rapide carrière et qui savaient que leurs chefs fermeraient les yeux sur beaucoup de choses, pourvu que leur zèle antiserbe ne fût pas contestable. Aigris, démoralisés, lâchés en liberté, les fonctionnaires exploitaient de leur mieux la situation, concédaient à des prix dérisoires les exploitations minières, livraient les forets, lorgueil et la richesse de ces provinces, à des étrangers qui les dévastaient.
Le gouvernement autrichien, dès son établissement, était parti de ce principe qu'il ne réussirait jamais à rallier, ni les Musulmans, ni les Orthodoxes. Il avait fait la gageure de gouverner contre un million de Serbes et six cent mille Musulmans en s'appuyant sur 200 000 Catholiques. L'empereur avait bien « promis de respecter les lois, les coutumes et les traditions du pays, de garantir à tous les habitants des droits égaux ». La formule est traditionnelle dans la maison des Habsbourgs, et personne n'ignore aussi comment ils l'entendent. François- Joseph, comme ses illustres ancêtres, les Ferdinand II et les Léopold, pense que les promesses n'engagent pas vis-à-vis des hérétifjues. Catholique et allemand,
il met sa gloire à étendre la fortune de la Germanie et de Rome.
Les témoignages de plusieurs voyageurs français, tchèques ou polonais, qui, au moment où ils écrivaient, n'avaient évidemment aucune raison d'hostilité contre l'Autriche, pourraient cependant être récusés, s'ils n'étaient largement confirmés par les trois mémoires officiels qui furent présentés à l'Empereur par les Serbes de Bosnie en 1896, en 1897 et en 1900. Il est bien évident que ces pétitions, qui dénonçaient les abus administratifs, avaient été rédigées avec la critique la plus attentive, parce qu'il s'agissait de ne pas laisser aux employés que Ton accusait l'occasion d'un facile triomphe. Ce qui ressort de ces Mémoires, c'est la poursuilc d'un plan de longue haleine, mclhodiquemenl combiné et observé sans défaillance : il s'agit, par une pression lente et une corrosion continue, de ruiner et de décomposer la nationalité sorbe, de la réduire à une indigence matérielle et morale qui la livre sans résistance aux influences étrangères. Les éléments les plus indociles, incapables de supporter un pareil système, émigreront. Privée de ses chefs, affaiblie par les défections que sollicite un régime de corruption et de violence, la masse orthodoxe finira peu à peu par se résigner et disparaître de façon ou d'autre. Cette abominable perspective de la destruction d'un peuple nous paraît surtout absurde, et elle a été vingt fois condamnée par l'histoire. Elle n'est pas plus extravagante que la politique de l'Allemagne en Alsace et en Posnanie, que celle des Magyars en Slovaquie et en Roumanie.
Il ne nous est pas très difficile de nous figurer ce qui se passait en Bosnie de 1882 à 1910; il suffit que nous nous reportions au règne de Louis XIV et à sa façon d'interpréter l'édit de Nantes avant la révoca-