LA QUESTION RURALE
moindres retards sont poursuivis avec une impitoyable sévérité : on vend aux enchères les derniers meubles des débiteurs, les images sacrées, la petite lampe qui brûle devant Ticone, la peau de mouton que le laboureur porte sur le dos. On a entouré de tant de formalités les droits d'usage dans les forèls et les pacages que le kmète, menacé de procès ruineux et harcelé par une administration partiale, renonce à les revendiquer et est forcé de réduire son troupeau des trois quarts.
Les exigences du fisc sont telles que beaucoup de terres sont abandonnées, parce que leurs revenus ne suffisent plus à payer Timpôt. En longues files, les émigrants abandonnent le sol qui ne les nourrit plus. Aussitôt après l'occupation, une foule de Musulmans ont quitté le pays; dans les villes de la Vieille Serbie et de la Macédoine des quartiers entiers se peuplent de ces fugitifs; jusqu'à la frontière de Bulgarie, des villages sont habités par ces nouveaux venus qu'a chassés l'intolérance autrichienne. Dans une partie importante de l'Asie Mineure, les colonies serbes forment une chaîne continue, si bien que, pendant plusieurs jours de voyage, M. Tsvijitch, n'entend autour de lui que la langue serbe.
Les Musulmans sont suivis par les Orthodoxes, qui étouffent dans cette lourde atmosphère de tracasseries et de suspicions. En vain, le poète Chantich les supplie de ne pas déserter le sol de la patrie : — Restez ici! Le soleil étranger n'aura pas pour vous les mômes rayons. Qui trouvera une mère meilleure que sa propre mère, et cette terre est notre mère. Jetez les yeux sur ces rochers et ces plaines; partout les tombes de nos aïeux. Ils sont dignes qu'on les admire et qu'on les imite, les vaillants qui ont su défendre notre sol. Restez ici, vous aussi, et pour défendre notre terre, versez les flots de votre sang
Sans vous, elle ne serait plus qu'un de ces rameaux que le vent d'hiver a dépouillés de ses feuilles.
Le devoir est de rester; mais, comme tant d'Alsaciens en 1871, beaucoup le trouvent trop dur et la domination de l'ennemi, trop intolérable.
Sournoisement, le Gouvernement facilite les départs, ferme les yeux sur les manœuvres des sociétés véreuses qui sollicitent les paysans et séduisent leur naïveté par des promesses folles; il subventionne les banques agraires qui fournissent aux laboureurs un peu d'argent liquide, encourage les spéculations des Franciscains et de Monseigneur Stadier. Sur les terres désertes, il attire des colons, Polonais, Croates, Allemands surtout, leur accorde des exemptions d'impôts, leur prodigue ses faveurs. Des villages allemands se fondent, Rudolfsthal, Franzjosefsfeld, Windhorst, etc.... D'où qu'ils viennent, ces immigrés, au milieu d'une population hostile, sont obligés de servir les desseins de l'administration, dont ils dépendent et de qui ils vivent. Les villes se remplissent d'Allemands et de juifs, fonctionnaires, banquiers, industriels, aubergistes, cabaretiers, avantgarde de l'armée que Guillaume II pousse vers l'est. Si la Serbie investie esquisse un geste de protestation, d'Aehrenthal la dénoncera au monde, demandera l'autorisation de punir cette éternelle insurgée. Les agents provocateurs sont déjà à l'œuvre, et les Nastitch ou les Vasitch sont tout prêts à fournir au Chancelier les pièces du procès qu'il se propose d'ouvrir.
A Belgrade, la nouvelle de l'annexion a provoqué une colère universelle. La foule se rassemble sur la place du théâtre, autour du monument du prince Michel, aux cris de : « A bas l'Autriche, qui a apporté en Bosnie, non la liberté et la civilisation, mais la tyrannie et les fers. »