LA CRISE DE
De quels titres rAutriche se couvre-t-elle? — Delà volonté des peuples? — Qu'elle demande aux habitants s'ils veulent demeurer les sujets de François- Joseph? Elle ne Toserait pas, elle connaît bien trop d'avance la réponse qu'elle recevrait. — De la lettre des traités? — Mais, sans compter que les traités sont misérables et caducs, qui sont contraires à la justice éternelle, ces traités ne parlent pas d'annexion, mais d'occupation provisoire et d'administration temporaire. La convention de Berlin qui a été signée par l'Europe entière, a été garantie par toutes les puissances, et il est inadmissible qu'un des contractants la viole dans son intérêt égoïste. L'heure est décisive; la Serbie n'acceptera pas l'abdication qu'on réclame d'elle. — L'Autriche est-elle après tout un adversaire si redoutable? — Elle a été vaincue par tous ceux qui ont eu alTaire à elle. L'empereur François-Joseph, le toujours-battu, voulait une revanche avant de mourir; il l'a obtenue en soumettant un peuple sans défense et sans armes, les Bosniaques. 11 verra que les Serbes sont d'autres adversaires. Dussions-nous être abandonnés et écrasés, mieux vaut la mort que l'esclavage. Ce qui est funeste, ce n'est pas la défaite, c'est la lâcheté. Nous avons été battus à Kosovo, nous avons subi des siècles de servitude; nous avons brisé nos chaînes, parce que nous n'avions pas perdu la confiance en nous-mêmes, que nous ne nous étions pas résignés et que nous n'avions pas renié notre propre cause.
Rien ne s'improvise ici-bas, ni la victoire, ni l'héroïsme. Pour qu'un peuple soit prêt aux sacrifices définitifs et féconds, il est indispensable qu'il s'y soit préparé par de mûres réflexions et qu'il se soit peu à peu habitué à regarder en face les périls de la lutte. La crise de 1908 a été pour la Serbie ce qu'ont été pour la France les guet-apens d'Algésiras et
d'Agadir. Elle a convaincu la masse de la nation que le moment était proche où elle aurait à soutenir le combat suprême. Elle a transformé en volonté réfléchie ce qui n'était jusqu'alors que le rêve lointain d'aspirations somnolentes.
Le ministre des Affaires étrangères de Belgrade, Milovanovitch, eut le mérite de garder son sang--froid. Patriote éprouvé, atteint par la décision de d'Aehrenthal dans ses fibres intimes, il avait le sentiment de ses devoirs envers son pays et, prêt, s'il le fallait, aux résolutions extrêmes, il se refusa à prendre une attitude de provocation qui aurait servi les arrièrepensées de son ennemi. Il se plaça sur le terrain du droit écrit : — Le Irailé de Berlin, qui nous était si défavorable, nous l'avons accepté; nous demandons au moins qu'il ne soil pas violé contre nous. — 11 en appela de l'Autriche à l'Europe, qui avait intérêt à ne pas laisser bouleverser l'équilibre balkanique. — Du coup la situation était renversée; la monarchie dualiste, réduite à la défensive, condamnée à plaider piteusement une cause qui n'était pas bonne, forcée de dénoncer elle-même ces traités qui étaient sa seule raison dêlre, de déchirer de ses propres mains ces textes juridiques, sur lesquels reposaient uniquement son existence et sa durée.
M. d'Aehrenthal était en fâcheuse posture. Les Jeunes-Turcs, maîtres du pouvoir à Constanlinople depuis la révolution de 1908, étaient des nationalistes fanatiques et, s'il y avait dans leurs rangs beaucoup d'ambitieux légers de scrupules, qui n'avaient vu dans la conquête du pouvoir que l'occasion d'avancer leur fortune, ils sentaient le danger de concessions (pli les discréditeraient à lintérieur, et de faiblesses (pi i ruineraient leur politique; les masses qui détestaic!), leurs accointances européennes et leur scepticisme religieux, n'avaient subi leur domination que parce