LA SERBIE EN
Si, malgré tout, ce conflit se produisait — et le gouvernement de Belgrade le savait fatal parce que ni TAutriche, ni l'Allemagne ne se contenteraient du statu quo, — il fallait faire face à l'attaque dans les conditions les moins défavorables possibles. L'opinion publique dans le Royaume avait été définivement éclairée par l'attitude du Ballplatz lors des divers épisodes qui s'étaient succédé depuis 1909. Les plus indifférents et les plus sceptiques avaient dressé l'oreille en entendant le : garde à vous! — maladroitement lancé par la diplomatie autrichienne. Chacun avait ramassé ses forces, tendu ses nerfs; la nation était prête pour la lutte suprême. Par une erreur énorme qui a son origine dans la conception grossièrement matérialiste que les Allemands actuels ont de la guerre, ces théoriciens de l'attaque brusquée avaient laissé aux ennemis qu'ils prétendaient surprendre le temps de s'habituer à l'idée des résolutions extrêmes et de signer en quelque sorte leur pacte avec la mort.
Sûr de l'appui absolu et unanime de la nation, le ministère serbe acheva l'organisation de l'armée, compléta ses préparatifs et travailla à s'assurer des alliés. Pour le cas où l'Autriche ajournerait ses projets, il était indispensable de chercher une compensation aux espoirs perdus et de maintenir le peuple en haleine. L'indépendance du Royaume demeurait très précaire tant que les communications avec l'Europe occidentale ne se faisaient que par le Danube et Salonique. Un débouché direct sur l'Adriatique était indispensable à la fois pour le développement du pays et pour son affranchissement politique définitif. Les projets de la Serbie à ce point de vue étaient si naturels et si raisonnables qu'ils seraient certainement accueillis avec faveur par l'Angleterre et la France et qu'ils seraient chauue-
ment appuyés par la Russie. D'ailleurs la décadence de la Turquie avait été précipitée par la révolution jeune-turque et une catastrophe était imminente. L'heure du destin avait sonné. Le gouvernement du roi Pierre n'avait rien fait pour hâter la décision et il ne la voyait pas approcher sans angoisse. Mais, parmi les hommes d'État serbes, plusieurs avaient suivi les cours de notre école des Sciences politiques et ils se souvenaient de la phrase qu'Albert Sorel se plaisait à rappeler à propos de Richelieu, sur « les grands économes qui, soigneux d'amasser de l'argent, savent le dépenser à propos pour éviter une plus grande perte ». Depuis Kosovo, la Serbie amassait des trésors de courage et de foi. Bravement elle les risqua dans la guerre balkanique.