‹ La grande SerbieChapitre 81 sur 119 · BULGARES ET SERBES · texte numérisé non relu

BULGARES ET SERBES

Ottomans, naquit spontanément parmi ces précurseurs, et elle fut entretenue par quelques-uns des politiques serbes les plus éminents. Elias Garachanine, le ministre d'Alexandre Karageorgévitch, en traçait dès 1844 le programme, et elle fut reprise sous une forme plus précise vers 1866 par le prince Michel. Monseigneur Strossraayer avait été, paraît-il, averti des négociations entamées à cette occasion, et elles répondaient à ses pensées intimes. Il s'agissait de créer deux Etats autonomes, bulgare et serbe, qui seraient réunis sous le gouvernement suprême des Obrénovitch. Il est évident que ces projets avaient été directement inspirés par les événements qui venaient de s'accomplir dans la Moldavie et la Valachie, et que le but dernier était la création d'un grand État yougo-slave qui s'étendrait de l'Adriatique à la mer Noire. L'assassinat de Michel Obrénovitch brisa net ces combinaisons, et la fusion préparée fut rendue impossible à la fois par les intrigues de l'Autriche et les maladresses de la Russie.

Le général Ignatiev, qui, bien qu'il se défendît de tout idéalisme sentimental, ne séparait pas les intérêts slaves de ceux de la Russie, avait une idée très précise et très claire du péril germanique. Dès 1866, il constatait l'arrivée dans la péninsule d'un flot d'Allemands, agents directs ou serviteurs bénévoles de la politique prussienne; avec une remarquable perspicacité, il pressentait le rôle prochain de l'Autriche et il eût préféré attendre sans impatience l'écroulement inévitable de la domination turque plutôt que de le précipiter en l'achetant par des concessions lamentables à Vienne. La convention de Reichstadt le navra et il se préoccupa de réduire le mal qu'il n'avait pu prévenir.

Persuadé qu'il n'y avait plus aucun moyen d'empêcher la Serbie de tomber sous la dépendance des

Habsbourgs, sans illusion sur Milan, il s'attacha à créer une nouvelle principauté, qui serait le boulevard des Slaves du Danube et d'où ils pourraient à Toccasion reprendre le terrain qu'ils avaient raomenlanément perdu. Dans cette pensée, il imposa à la Turquie le traité de San Stéfano (1878) qui créait une grande Bulgarie, dont les limites atteignaient la mer Noire, la mer Egée et presque l'Adriatique. Comme beaucoup de Slavophiles qui sont presbytes et qui, de bonne foi, négligent les détails, il n'attachait qu'une médiocre importance aux questions locales, aux rivalités des tribus et aux ambitions provinciales. Oue la capitale des Yougo-Slaves fût Belgrade ou Sofia, la différence lui semblait insignifiante, pourvu que, groupés autour d'un centre commun, ils fussent assez forts pour arrêter l'Allemagne. Il se refusait à comprendre que la Serbie avait déjà une personnalité trop marquée et une histoire trop glorieuse pour renoncer au rôle prépondérant qu'elle avait chèrement payé et aux vastes projets qui, depuis de longues années, entretenaient les âmes dans une perpétuelle exaltation. Son programme, qui, au point de vue théorique, était peut-être défendable, faisait table rase de la réalité.

Les Serbes d'ailleurs, s'ils avaient accepté, dans un élan d'abnégation patriotique, la place subordonnée et secondaire que leur aurait assignée la domination de la Bulgarie, se seraient condamnés par là à abdiquer toute action en Croatie et en Dalmatie, ce qu'il était insensé de leur demander et ce qui aurait représenté une perte irréparable pour l'ensemble des Slaves.

Le traité de San Stéfano fut condamné par l'Europe ; mais il avait tracé aux Bulgares le cadre de leurs ambitions et, depuis lors, ils ont travaillé à réaliser le programme d'Ignatiev. En 1885, ils mirent la main sur la Roumélie orientale et, depuis lors, ils s'achar-

nèrent à étendre leur domination sur la Macédoine.

Depuis vingt-cinq ans, la question macédonienne a inspiré une littérature terriblement copieuse. Cette avalanche d'ouvrages contradictoires prouve au moins qu'elle n'est ni très claire, ni très facile à résoudre. Actuellement nous ne savons môme pas ce qu'il faut précisément entendre par ce mot de Macédoine, ni par quelle population elle est habitée. « La Macédoine, — écrivait Gaulis, que j'aurai encore souvent l'occasion de citer, parce qu'il a vu les choses de près et qu'il avait à la fois beaucoup de finesse et de précision dans l'esprit, — est depuis quelques années une académie de brigandage et d'ethnologie. Elle forme, avec l'Albanie et la Vieille Serbie, ses voisines, la région la moins sûre de l'Europe; mais elle est en môme temps le pays du monde où l'usage est le plus répandu des arguments savantasses en faveur des droits historiques des peuples.... Elle est la proie des Albanais et des professeurs, donc d'inconscients sauvages et de laborieux agents de toutes sortes de propagande étrangère. »

Dans cette obscurité née à la fois de la complication des faits et de la volonté préméditée des écrivains, quelques traits généraux apparaissent. Comprise en gros entre le lac d'Ochrida et le Drim noir à l'ouest et la Mesta (Kara-sou) à l'est, la Macédoine est essentiellement constituée par le bassin du Vardar et s'avance au nord jusqu'au défilé de Katchanik, par lequel on passe du bassin de l'Égée dans celui de ribar et de la Morava; Skoplié, dans une position magnifique, avec son pont construit par Douchan, garde au sud la porte de ce seuil historique.

Le cours du "Vardar est loin de donner au pays un caractère d'unité géographique. En dehors de la vallée principale, qui est elle-même étroite et souvent coupée de défilés escarpés et difficiles, la Macédoine

se morcelle en bassins fermés et en cirques isolés. Entre ces divers districts, les communications sont difficiles, et chacun d'eux semble destiné à devenir le centre d'une vie politique autonome. Du moins ces cantons, inclinés vers la Méditerranée, sont plus favorisés de la nature que la Vieille Serbie qui les prolonge vers le nord et qui forme un plateau crayeux, dénudé et coupé de nombreuses crevasses. Les vallées de la Macédoine, réchauffées par le soleil du midi et arrosées par des rivières qui conservent de Teau même pendant l'été, donnent d'abondantes moissons; le coton, le tabac, le mûrier prospèrent dans les plaines et sur les coteaux, tandis que sur le flanc des montagnes s'étalent de riches pâturages et de splendidcs forêts.

Tout semble ainsi combiné pour faire de cette contrée de Bitolié, de Skoplié, de Vélès et d'Ochrida une de ces marches où se heurtent et se mélangent les peuples, et, en réalité, la Macédoine est une des régions les plus bigarrées de l'Europe. Au milieu des contradictions des ethnographes, quelques faits demeurent, incontestables. La population, qui peut s'élever à environ trois millions d'habitants, est infiniment bariolée. Les Grecs (2 à 300 000) se groupent vers la côte de l'Egée; les Koutsovalacjues ou Tsin- Isares, qui se nomment eux-mêmes Aroumounes, et (jui sont les descendants des anciens Romains, — moins de 100000, — perdent assez rapidement du terrain; les Albanais (moins de 200 000) progressent le long des montagnes de l'ouest et du nord; les .luifs, les Tsiganes, les Tcherkesses, etc.. sont environ une centaine de mille. Les Turcs (4 à 500 000) t^'étendent sur une bande allongée entre la Strouma et le Vardar, depuis le littoral jusque dans le voisinage de Skoplié. Le reste de la population est formé de Slaves

(1800 000 à 2 millions). — Mais quels Slaves? — Des Bulgares, affirme-t-on à Sofia. — Nullement, mais des Serbes, répond-on à Belgrade. — La question est à peu près insoluble, de même qu'il serait impossible de dire à Rouen la part qui, dans un verre d'eau puisé à la Seine, revient à l'Aube, à la Marne ou à lOise.

A l'époque des grandes invasions, les diverses tribus slaves qui s'établirent dans l'Europe byzantine, étaient par le langage et les mœurs très voisines les unes des autres; encore au x' siècle, le dialecte usité dans les environs de Salonique, dont se servirent les apôtres Cyrille et Méthode pour leur traduction des Livres Saints, était aisément compris dans toute la péninsule et même en Pannonie, jusqu'à la Drave et à la Save. Peu à peu, sous des influences diverses, les différences locales s'accentuèrent et les physionomies particulières se distinguèrent avec une netteté croissante. Ainsi naquirent des nationalités difîérenles, sans que l'unité primitive ait jamais complètement disparu. « Les groupes qui se rattachent aux trois langues littéraires yougoslaves, écrivait en 1908 Murko, dont les travaux sont justement estimés, conservent, si on les compare aux langues slaves du nord-ouest et au russe, beaucoup de traits communs. Ils offrent en particulier une ressemblance remarquable au point de vue de la phonétique et du vocabulaire, et on la constate aisément malgré la présence de trop nombreux termes étrangers (allemands, italiens, turcs et grecs) et de néologismes variés. Le groupe bulgare est le plus nettement distinct, parce qu'il a perdu la déclinaison et l'infinitif et admis un article postvocal. Les Bulgares cependant s'entendent plus facilement avec les Serbo- Croates qu'avec les Russes, bien que le russe soit enseigné dans les écoles et qu'il ait exercé une grande

influence sur la formation du bulgare contemporain, particulièrement au point de vue de la terminologie. Il n'y a donc absolument aucune raison d'admettre que les divers groupes yougoslaves ne pourraient pas se rapprocher plus étroitement à l'avenir. >>

Pendant tout le moyen âge, la Macédoine oscille entre la Bulgarie propre et la Serbie, et il est souvent difficile et quelquefois impossible de dire si tel ou tel manuscrit est bulgare ou serbe Elle est tour à tour le siège du second Empire bulgare et le domaine de Douchan. C'est sur les Serbes qu'elle est conquise par les Turcs.

Actuellement, les dialectes du Vardar se rapprochent plus en général du bulgare que du serbe; ils en dilTèrent assez cependant pour qu'à plusieurs reprises on ait essayé de créer une langue littéraire macédonienne. Ils varient d'ailleurs de district à district et l'on passe par gradations insensibles d'une langue presque serbe à l'ouest à une langue nettement bulgare à l'est. Entre les deux pays s'étend une zone mixte, habitée par les Chopes qui peuplent les régions montagneuses de Kioustendil, Kratovo, Sofia, et qui s'avancent jusqu'à Nich; on est vraiment ici dans une de ces terres indécises où les eaux hésitent avant de prendre leur cours.

M. Niederlé, plutôt favorable à la thèse bulgare, est amené ainsi à conclure que, chez les Slaves de la Macédoine et de lé "Vieille Serbie la conscience nationale n'est pas encore complètement et également développée et, de même, Murko constate que les différences philologiques sont vraiment ici trop incertaines pour décider de l'établissement des frontières; ce sera, dit-il, l'œuvre des diplomates et des généraux plutôt que des linguistes.

L'imprudence est extrême de prétendre appliquer à ces peuples en formation les méthodes et les iiabi-

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