L'EXARCHAT
tudes qui conviennent à des groupes plus avancés. La nationalité n'est pas constituée uniquement par la langue, mais par des traditions historiques continues et par la volonté claire des populations. Chez les Slaves de Turquie les traditions historiques étaient contradictoires et complexes; les aspirations des habitants, confuses et flottantes. Leurs désirs étaient élémentaires : échapper au joug intolérable sous lequel ils gémissaient depuis des siècles et obtenir le minimum de sécurité et d'ordre indispensable à la vie.
En 1868, ils auraient accueiUi avec enthousiasme Michel de Serbie. Quand, après la guerre de 1877, l'émancipation sembla devoir venir de l'Est, ils tournèrent leurs regards vers Sofia. Le général Ignatiev avait obtenu du sultan le firman du 11 mars 1870 qui créait une Église autonome bulgare sous la haute direction d'un Exarque. Les évêques bulgares d'Ochrida, Skoplié, Vélès (Kuprili) et Névrokop devinrent dès lors des centres de protection et d'attraction autour desquels se rassemblèrent les Slaves; le pays se divisa en patriarchistes (Grecs et ensuite Koutso-Valaques) et exarchistes (Slaves). Le roi Milan, qui ne se souciait guère de ce qui se passait en Turquie, et les patriotes serbes qu'absorbait leur lutte contre les menées autrichiennes, laissèrent le champ hbr.e à la propagande exarchiste qui, au début, dissimulait ses fins nationalistes.
A côté des popes s'installaient des instituteurs, et une classe naissait de jeunes gens à qui leur instruction rendait plus odieux le régime dAbdul- Hamid. Serbes ou Bulgares, les Slaves macédoniens, issus d'un mélange de races diverses, ont l'esprit plus alerte et l'ambition plus exigeante que les paysans de la Stara Planina et du Danube. Ils arrivèrent en masses compactes dans la Principauté, envahirent les
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petites industries, le commerce, surtout les professions libérales, le barreau, la médecine, l'armée, Fadministration. Vers 1900, ils étaient loO 000; 20 000 à Sofia, sur 70 000 habitants. Au milieu de l'inertie de la population indigène, ils eurent vite conquis une situation prépondérante et ils menèrent la politique.
Ils trouvèrent un protecteur empressé dans le souverain, qui, en sa qualité de Cobourg, n'avait aucune superstition slave et qui, pour agrandir de quelques kilomètres carrés son territoire, aurait volontiers livré la Serbie à l'Autriche. Secret, retors, adroit à dissimuler ses voies et à exploiter les divisions des partis, il avait vite réussi, grâce aux habitudes de servile timidité qu'avaient laissées des siècles de despotisme asiatique, à exercer sous des formes constitutionnelles une autorité absolue. Plus soucieux de sa propre gloire que des intérêts durables de ses peuples, à l'occasion il flattait Pétersbourg, mais ne pardonnait pas à Alexandre III la longue quarantaine à laquelle il l'avait condamné. Il n'était pas fâché de faire le bonheur de ses sujets, à condition qu'on en parlât dans les journaux, surtout dans la Neiie Freie Presse. Sur le trône de Sofia, il se souvenait toujours qu'il avait été officier autrichien et il ignorait luimême s'il serait plus heureux quand il entrerait vainqueur à Constantinople que le jour où Fran(;ois- Joseph, avec un geste de dédaigneuse condescendance, avait fini par accorder à son insistance le collier de la Toison d'Or*
On répétait couramment à Sofia qu'il était le plus Macédonien des Macédoniens. Du moins, avec lui, les agitateurs avaient leurs coudées franches et il les laissait troubler l'eau à leur aise parce qu'il espérait que la pêche en serait plus fructueuse.
Dans la Macédoine môme, les éléments de trouble ne manquaientpas, parceque la situation économique
était lamentable et l'administration, odieuse. Ces plaines grasses, admirablement arrosées, qui nourriraient dansTaisance des millions d'habitants, étaient transformées en marécages et en déserts par l'incurie du gouvernement ou la désastreuse organisation sociale.
Presque toute la terre y appartient à de grands propriétaires musulmans qui l'aiTerment en lots à des paysans à qui ils imposent des contrats léonins, pour leur arracher ensuite par la violence la meilleure part des récoltes qui devraient leur revenir. Au-dessous de ces métayers, une classe nombreuse « de garçons de ferme » végète dans la misère la plus noire et le vagabondage foi'cé. Les raïas propriétaires ne sont guère moins à plaindre, et leur sécurité est purement illusoire, parce que, dès qu'un domaine convient à un Turc, la connivence des fonctionnaires lui permet aussitôt de s'en emparer. « Plus encore que de posséder un bateau sur la mer ou une femme roumaine, dit le proverbe bulgare, on est sur de mal dormir la nuit, quand on a une terre en Macédoine. »
En dehors des redevances qu'il doit au seigneur, le paysan paye au Trésor la dîme de ses récoltes; cette dîme est atlérmée à des publicains qui taxent le cultivateur à leur fantaisie. Ainsi tondu de près par le propriétaire et le dîmeur, le contribuable est ensuite écorché par le gendarme.
Après sa terre et sa maison on prend au chrétien sa femme et ses filles : « Le viol, écrivait Gaulis vers 1910, règne à l'état permanent en Macédoine, comme dans une ville mise à sac par une horde de barbares.... Ecrasée d'impôts, pressurée, impitoyablement réduite à la misère, privée de tous droits, déshonorée et décimée, cette population ne peut être qu'une proie de l'idée révolutionnaire. »
Le comité insurrectionnel qui s'était constitué à
Sofia SOUS le nom« d'Organisation intérieure», recrutait sans peine des compag-nons (comitadjis) au milieu de ces malheureux, réduits à la famine et au désespoir par la stupidité criminelle d'Abdul-Hamid et la négligence voulue des Puissances européennes, qui, pour une raison ou uneautre, ménageaient le sultan. Il jouait habilement de leurs jalousies et encourageait les haines intestines des chrétiens indigènes. Après l'échec de la grande tentative révolutionnaire de 1903 qui avait échoué à cause de ces rivalités, il laissait libre carrière aux bandes qui, avec une sereine impartialité, exploitaient le pays et massacraient les habitants. La plus grande partie de ces partisans venaient de Bulgarie et, pour échapper à leurs impitoyables exécutions, les habitants se rattachaient à l'Exarchat et se déguisaient en Bulgares, en adaptant à leur nom le suffixe ov, de quelque origine qu'ils fussent.
L'Autriche et la Russie s'étaient entendues en 1897 pour ne pas intervenir. En 1903, la pression du ministre anglais, le marquis de Landsdowne, qu'indignait une aussi odieuse indifférence, les décida à présenter à l'Europe un programme de réformes. Très insuffisant, appliqué sans conviction, il n'apporta aucune amélioration. L'Autriche laissait mûrir la poire; le moment viendrait où une révolte plus générale lui fournirait une occasion de conquête. En attendant, sous prétexte d'assurer l'ordre dans les régions voisines de ses frontières, elle occupait Skoplié par ses officiers de gendarmerie et marquait ainsi une nouvelle étape versSalonique. Les souffrances des populations ne l'attristaient guère, parce qu'elle savait que sa domination serait plus facilement accueillie par des affamés aux abois, et l'Empereur apostolique assistait sans remords à l'infiltration dans la province de nouveaux éléments musulmans qui, en
accroissant la confusion, énerveraient la résistance contre l'invasion germanique.
Ces instrus. qui refoulaient devant eux les anciens maîtres du sol, étaient les mohadjirs, c'est-à-dire les immigrés, qui venaient surtout de Bosnie et que la Porte installait sur la frontière du nord et de Test. Vers l'ouest ou en Vieille Serbie, descendaient les Arnaules ou Albanais.
L'Albanie forme une des contrées les plus inaccessibles et les moins connues de l'Europe. Ses limites ont très souvent varié et il est à peu près impossible de les déterminer avec quelque précision. D'une façon générale, elle s'étend de la Tcherna Gora au bassin du Séméni, au sud duquel commence le pays grec, et de la côte marécageuse et plate de l'Adriatique au Drim, qui la sépare de la Macédoine et de la Vieille Serbie. Les cantons montagneux de l'Est, où s'étalent les Alpes Albanaises et le Pinde, constituent la véritable patrie des Arnautes; c'est là que se rencontrent leurs centres principaux, Elbassan, Tirana et Bérat, qui, au pied de l'imposant Tomar (2 500 m.), avec ses 12 000 habitants, pourrait être considérée comme la capitale du pays, si elle ne se trouvait dans une situation trop excentrique.
Les Albanais, qui se nomment eux-mêmes Chkipétars, sont les représentants d'une des plus anciennes races historiques de l'Europe. Ils descendent directement des Illyriens, et les multiples dominations qu'ils ont subies ont passé sur eux sans altérer le type primitif de la race. On dirait que, de l'écroulement de tant de civilisations différentes, ils n'ont retenu qu'un scepticisme absolu et un dédain transcendant pour les règles sociales. Catholiques ou orthodoxes, chrétiens ou musulmans, ils ont tous pour les dogmes ou les rites la môme indifférence souveraine, et s'ils s'attachent à une foi, c'est qu'elle leur
rapporte quelque profit immédiat ou leur fournit un prétexte commode pour piller leurs voisins. Pas plus que la religion, le sentiment national n'a de prise sur eux et ils ne se sont jamais élevés à Tidée de patrie et d'Etat. Ils vivent isolés en clans qui ne se réunissent que momentanément pour repousser une invasion ou entreprendre quelque razzia lucrative. Ils ont l'horreur de tout ce qui ressemble à la contrainte civile, et l'idée de payer des redevances régulières ou d'obéir à des lois précises révolte leur esprit d'indépendance anarchique.
Non pas qu'ils soient inférieurs à leurs voisins. Hardis jusqu'à la témérité en môme temps que dissimulés et persévérants, subtils et fins toutes les fois qu'ils ne sont pas aveuglés par une vanité puérile, capables de fidélité et de dévouement au maître qu'ils ont choisi, à condition qu'il n'oublie pas de les maintenir en bonne humeur par de riches largesses, très ambitieux, avec de l'imagination et de l'ampleur dans l'esprit, ils ont fourni à la Turquie des officiers excellents, des administrateurs de premier ordre, des vizirs célèbres et des pachas redoutables. Il leur manque l'instinct social, et leur individualisme farouche s'accommode mal de notre décadence, qui n'accepte plus le pillage que quand il se chiffre par milliards, et condamne le brigandage, dès qu'il n'est pas scientifiquement organisé.
Les Albanais sont aussi intéressants pour le sociologue et l'artiste curieux des temps archaïques, qu'insupportables à leurs voisins. Les chefs qu'ils fournissent en grand nombre, ont à un degré éminent le sens de l'administration et du gouvernement, comme l'ont prouvé Ali de ïébélen qui établit un moment son autorité sur l'Épire et les rives de l'Adriatique, ou Méhémet-Ali, le rénovateur de l'Egypte et le redoutable adversaire du sultan Mah-
moud. Seulement, ils n'ont le respect de la loi que quand ils l'appliquent et ils n'admettent de règle que celle qu'ils dictent. Toutes les fois qu'ils ne sont pas gendarmes, ils deviennent bandits.
Ils toléraient la suzeraineté des sultans parce qu'ils occupaient une très large place dans les fonctions publiques, qu'ils jouissaient chez eux d'une absolue liberté et qu'ils pillaient à leur guise les populations riveraines. De leur nid de montagnes, ils s'avançaient ainsi peu à peu vers la Vieille Serbie et la Macédoine, et, refoulant devant eux les habitants qu'ils dépouillaient, s'installaient successivement à Petch, Diakovo, Prizren, etc.
Les incursions continuelles et l'avance incessante des Albanais à l'ouest et des Bulgares au sud, qui coïncidaient avec l'établissement définitif des Autrichiens à Sarajevo et à Mostar, réduisaient le gouvernement de Belgrade à une sorte de désespoir. Chaque jour marquait un nouveau progrès de Tencerclement dont il était menacé. Les débouchés qu'il s'était péniblement ouverts ne lui fournissaient aucune sécurité, parce qu'ils dépendaient de la bonne volonté de Ferdinand ou de la Compagnie des Chemins de fer orientaux, c'est-à-dire en somme de la Cour de 'Vienne. A chaque instant l'Autriche pouvait trouver en Albanie ou en Macédoine un prétexte d'intervention, et, une fois qu'elle y aurait pris pied, il serait trop tard pour l'en déloger.
La ruée austro-allemande était momentanément arrêtée par la crainte de pousser à un éclat l'Italie, qui avait elle aussi des ambitions orientales. Elle n'avait donné son assentiment, — de fort mauvaise grâce — à l'annexion de la Bosnie qu'au prix de l'abandon du Sandjak et se ménageait une clientèle dans l'ouest des Balkans. Peut-être aussi l'inaction momentanée du Ballplatz était-elle en partie déter-
minée par l'état de santé de François-Ferdinand.
On racontait assez publiquement à Vienne que TArchiduc héritier était menacé de folie furieuse et qu'il avait déjà donné à plusieurs reprises des signes de démence. Il est certain qu'au lendemain du crime de Prinzip, les représentants les plus élevés de la diplomatie austro-hong-roise avouaient que les jours de l'Archiduc étaient comptés. 11 se jugeait lui-même profondément atteint et n'apportait plus à la poursuite de ses conceptions grandioses qu'une attention désillusionnée et une ardeur indécise.
Ce n'était là dans tous les cas qu'un répit purement accidentel. La camarilla militaire avait à Vienne, à défaut de François-Ferdinand, des meneurs influents tels que l'archiduc Frédéric, et d'ailleurs l'Autriche était déjà complètement entre les mains de Guillaume II qui la lancerait en avant dès qu'il jugerait ses préparatifs terminés.
Le seul moyen d'écarter le péril de mort qui pesait sur la Serbie, était de prévenir l'attaque par une ofTensive brusque, et, pour cela, de réunir dans une action commune de libération les diverses Puissances balkaniques. Malheureusement, les rancunes qui les divisaient étaient si profondes que la seule pensée d'une coalition entre la Serbie, la Bulgarie et la Grèce paraissait chimérique. — « Mon temps est trop précieux pour discuter d'aussi folles hypothèses », disait en 1911 le grand vizir à M. Adam Gibbons ; et l'ancien gouverneur de la Macédoine, Hussein Hilmi pacha, un des politiques les plus perspicaces de la Porte, lui affirmait aussi qu'il était absurde de supposer que les Bulgares et les Grecs marcheraient jamais ensemble.
L'invraisemblable peut quelquefois devenir vrai. Les Turcs se chargèrent de rapprocher leurs adversaires. La révolution jeune-turque du 24 juillet 1908 avait été accueillie en Europe et dans l'empire otlo-