‹ La grande SerbieChapitre 84 sur 119 · L'UNION BALKANIQUE · texte numérisé non relu

L'UNION BALKANIQUE

tadjis couraient la campagne, promenant avec elles le viol, l'incendie et le massacre. Le gouvernement poussait les Grecs contre les Slaves, les Bulgares contre les Serbes. Sur le sol dépeuplé, il appelait à grands frais des immigrants que lui fournissait Tadministralion bosniaque. Ces étranges colons, qui appartenaient à la lie de la population, songeaient beaucoup moins à cultiver les terres qu'on leur assignait qu'à piller leurs voisins. Soutenus par des bandits albanais, ils organisèrent en 1912 les massacres de Chtip et de Kotchané qui poussèrent les Bulgares aux résolutions définitives.

Les politiciens de Sofia et les ministres de Ferdinand ne se dirigeaient que par des calculs de haute diplomatie; la foule obéissait davantage aux instincts de son cœur. Elle jugeait criminel, sous prétexte de se ménager quelques avantages particuliers, de livrer ainsi à la sauvagerie musulmane des frères slaves. Après les tueries de Kotchané, un congrès national réuni à Sofia, en dehors du gouvernement, déclara la guerre nécessaire (août 1912). Le mouvement était si général et si profond que le roi ne l'eût pas contrecarré sans danger.

Le moment ne lui parut pas défavorable. L'armée turque avait été sérieusement éprouvée par la guerre avec l'Italie, et plus encore par une série d'expéditions contre les Albanais, que les Jeunes-Turcs avaient prétendu soumettre à la loi commune et qui leur avaient opposé une insurmontable résistance.

La Russie était favorable à l'Union Balkanique, et M. Sazonov, dans son discours du 26 avril 1912 à la Douma, l'indiquait sans ambages. Nicolas II, qui désirait avant tout la paix, voyait clairement que le seul moyen d'éviter un conflit universel était un acte de désintéressement général des Grandes Puissances. Il lui était impossible — et l'opinion n'y

aurait jamais consenti, — de laisser rAllemngnc établir à demeure sa domination en Turquie. La fondation dans la péninsule d'une série d'États indépendants qui auraient une existence propre et des intérêts individuels, offrait au contraire à tous les intérêts rivaux la meilleure des garanties.

Au mois d'avril 1912, Guillaume II recevait dans sa villa de Corfou, rAcliilleion, le premier ministre de Grèce. L'entrevue fut des plus cordiales, et les admirateurs de l'éloquence de M. "Vénizélos citent comme un de ses plus remarquables triomphes l'adhésion qu'il emporta de Corfou. Il est avéré en effet qu'à partir de cette entrevue, la presse officieuse allemande commença à préparer l'opinion à la rupture de la Grèce contre la Turquie. Sans contester le moins du monde les talents de persuasion de M. Vénizélos, il est permis de supposer que Guillaume II ne demandait qu'à être convaincu et que ses résolulions étaient arrêtées avant son arrivée à Corfou.

Depuis le renvoi de M. de Bûlow (1909), l'Empereur dirigeait seul la politique extérieure de l'Allemagne et il lui imprimait un caractère d'audace impulsive et de brusque irréflexion qui répondait à son tempérament intime. Il avait un docile caudataire dans le comte Berchtold qui avait pris la direction du ministère des Affaires étrangères à 'Vienne (17 février 1912), après la mort du comte d'Aehrcnthal.

Le comte Berchtold, sujet autrichien naturalisé hongrois, membre de la chambre des Magnats, était allié à la plus haute noblesse magyare par son mariage avec la comtesse Karolyi. S'il ne partageait peut-être pas l'ardeur des rancunes slavophobes de ses compatriotes, il était sans défense contre leurs exigences, qui étaient conformes à celles de Berlin. La situation intérieure justifiait les plus graves

inquiétudes des Magyars : à Budapest, la session s'était terminée au milieu de scènes révolutionnaires, et le ministre, pour vaincre l'obstruction, avait dû recourir à des mesures irrégulières qui avaient poussé à bout l'opposition. A Zagreb, la Constitution était suspendue et le pouvoir était concentré dans la main d'un commissaire extraordinaire; depuis plusieurs années, la vie parlementaire était arrêtée parce que tous les efforts des ministres pour écraser la résistance de la coalition serbo-croate se brisaient devant l'inflexible résolution des électeurs. Les journaux étaient soumis à une censure impitoyable qui ne les protégeait même pas contre les poursuites ultérieures. Des députés étaient condamnés à l'amende, jetés en prison. Ces rigueurs provoquaient des attentats terroristes.

Le régime dualiste était menacé d'un véritable effondrement. Le chancelier Berchtold et le comte Tisza, président de la chambre, qui était le principal meneur de la politique austro-hongroise, pensèrent que le meilleur moyen de restaurer l'Empire qui s'écroulait, était de lui ménager quelque conquête. Attaquer la Serbie sans prétexte, c'était alarmer l'Italie et justifier l'intervention immédiate de la Russie, sans parler de l'indignation universelle qui eût soulevé tous les Slaves des Balkans et peut-être même la Roumanie. Le plus sage était de la pousser à une offensive qui ouvrirait la porte à toutes les combinaisons. Les officiers autrichiens jugeaient les milices serbes avec la sévérité habituelle aux militaires de carrière et ils faisaient peu de cas du travail poursuivi avec autant de méthode que de persévérance par le roi Pierre et les généraux serbes. Ils étaient sûrs que les Turcs seraient facilement victorieux. L'occasion serait belle alors de courir au secours des Chrétiens, d'occuper Belgrade et de paci-

fier la Macédoine. Une fois établi dans les vallées de la Morava et du Vardar, on trouverait bien moyen de s'y maintenir.

Le 30 avril 1912, devant les Délégations, le comte Berchtold avouait clairement ses intentions et annonçait qu'il continuerait et développerait la politique du comte dAehrenthal; il insistait sur l'étroite entente de l'Autriche et de l'Allemagne, et personne n'ignorait l'opinion des Germains sur les Yougoslaves. Le célèbre naturaliste Ernest Haeckel, dans une conférence à léna qui avait eu un grand retentissement, avait fondé sur la supériorité native de la nation allemande son droit d'occuper les Balkans, l'Asie Mineure, la Syrie et la Mésopotamie et d'en exclure les races impuissantes et inférieures qui les possèdent actuellement. Le professeur Wirlh recommandait aux Magyars de tenir dans l'oppression les paysans bosniaques et de les pousser ainsi à l'émigration : « favoriser le progrès de ces cultivateurs, ce serait accroître la force du peuple serbe, ce qui serait le suicide de l'Allemagne ».

Il semble probable que les résolutions définitives furent arrêtées dans la visite de Guillaume II à Vienne (23 mars). Pour être prêt à toutes les éventualités, le ministère autrichien poussait fiévreusement la construction des dreadnoughts, afin d'intimider l'Italie, si elle manifestait quelque méchante humeur, et le ministre de la guerre, le général d'Auffenberg, suppliait les Délégations de voter de très larges crédits militaires : « Nous ne devons pas oulîlier la situation que nous occupons dans l'Europe centrale.... Il nous faut corriger tout notre système militaire (déc. 1911), » — Il revenait à la charge avec une nouvelle insistance au mois de juillet suivant. Au mois de septembre, le congrès eucharistique développait à 'Vienne ses pompes magnifiques, et il exal-

Page 1