‹ La grande SerbieChapitre 86 sur 119 · L'ARMÉE SERBE · texte numérisé non relu

L'ARMÉE SERBE

prise en pleine crise de réorganisation, avant que ses ^préparatifs fussent terminés, et sa mobilisation fut gravement gênée par la flotte grecque à laquelle la marine turque n'essaya même pas de disputer la maîtrise de la mer.

Le mérite des ministres serbes avait été d'apercevoir ces causes de faiblesse et desaisir lemoment opportun. La gloire de la nation fut de fournir l'effort nécessaire, — et il était encore prodigieux, — pour disperser et détruire une armée qui, en dépit de ses tares, renfermait de redoutable éléments d'attaque.

La loi de recrutement, votée en 1901 par la Skoupchtina avait établi le service obligatoire de 21 à 46 ans : deux ans dans l'armée active, neuf ans dans la réserve. Les soldats passaient ensuite dans le S'^ban (six ans), puis dans le 3" (huit ans). Les hommes de dix-huit à vingt ans et de quarante-six à cinquante ans formaient l'armée de forteresse. La durée du service, fixée officiellement à deux ans, est très sensiblement réduite par les nombreux congés et par le renvoi en disponibilité des hommes dont l'instruction paraît suffisante. L'armée présente ainsi les caractères d'une armée de milices. Les officiers de réserve se recrutent parmi les jeunes gens instruits qui, après six mois de service, ont subi avec succès leur examen militaire ; les officiers de l'active sortent du rang ou de l'académie de guerre.

La convention militaire, signée le 12 mai avec la Bulgarie, obligeait la Serbie à mettre sur pied 150 000 hommes; ce chiffre fut largement dépassé, puisque l'armée d'opération atteignit au moins 300 000 combattants. Il convientd'y ajouter les bataillons qui demeurèrent dans le pays pour garder les communications et surveiller la frontière autrichienne; le chiffre des soldats levés ne fut sans doute guère inférieur à 400000, ce qui, pour une popula-

tion totale de 2900000 habitants, représente un effort considérable.

L'infanterie était armée de fusils Mauser. Le matériel de rartillerie. qui sortait entièrement des usines du Creusot, était tout à fait le même que le matériel français. Les officiers d'artillerie avaient été admirablement préparés par le colonel Milosavlévitch, qui avait rapidement groupé autour de lui des collaborateurs depremier ordre etappliquaitnos méthodes avec la plus intelligente initiative. Il avait aussi compris Tutilité, — encore fort discutée, — de Temploi de Tartillerie lourde, qui rendit d'excellents services. L'armée serbe n'avait pas d'aéroplanes, de sorte que le service d'information se montra insuffisant, et elle n'avait presque pas d'artillerie de montagne. La bataille de Koumanovo aurait donné des résultats plus décisifs si les Serbes avaient connu exactement les forces qu'ils avaient devant eux, — et la prise des hauteurs d'Oblakovo, dans la bataille de Monastir, leur aurait coûté des pertes beaucoup moins sévères, s'ils avaient disposé de quelques batteries de montagne.

Les succès des Serbes s'expliquent par la supériorité scientifique de leurs officiers supérieurs et la valeur morale de leurs soldats. Le lieutenant-colonel Immanuel, qui, en sa qualité d'allemand, n'éprouve naturellement pour les Serbes qu'une sympathie médiocre, reconnaît cependant que l'armée avait fait « des progrès manifestes, surtout sous la direction du général Jivkovitch, au point de vue de la discipline, de l'instruction et de la préparation à la guerre ». Il s'était appliqué à élever le niveau d'instruction des officiers, même des officiers de réserve. Ils prouvèrent en effet, pendant le cours des opéralions, une remarquable initiative et une rare entente du terrain. Surtout, ils firent preuve du dévouement

LE GENERAL POUTNIK 233

le plus héroïque, donnèrent partout l'exemple à leurs hommes, et l'ascendant moral qu'ils conquirent ainsi leur permit d'obtenir des résultats merveilleux. Le général Herr, qui vint en Serbie pendant l'hiver de 1912 et qui n'arrivait pas sans quelque prévention défavorable pour une armée à court service, éprouva un étonnement mêlé d'admiration en constatant « la valeur des officiers et des cadres subalternes », et il n'hésita pas à prédire que, s'ils étaient attaqués par l'Autriche, « les Serbes, dépenaillés, seraient de rudes adversaires pour les Impériaux gantés de frais, aux culottes collantes et à la raie impeccable ».

L'armée se sentait en des mains solides, dirigée par la pensée vigilante et claire du chef d'état-major général, Poutnik, et de son auxiliaire, le général Michitch. Il est toujours fort difficile de raconter exactement une campagne et je suis persuadé que, de toutes les branches de l'histoire, l'histoire militaire est peut-être la plus incertaine. Sur les guerres serbes, nous en sommes encore réduits à des impressions incomplètes de témoins qui n'ont ni pu ni voulu nous donner la vérité complète. Nous pouvons déjà cependant apercevoir quelques mouvements qui nous semblent difficiles à expliquer, distinguer certaines fautes commises. Les victoires les plus célèbres et les généraux les plus illustres ne désarment pas les critiques de cabinet qui démontrent sans peine que, si tel assaut avait été ordonné une demi-heure plus tôt ou si telle division avait pris une position différente, le succès aurait été encore plus foudroyant. Ni le prince Alexandre, qui commandait l'armée principale, ni le général Poutnik, n'ont, je suppose, la prétention d'être supérieurs à Bonaparte, qui, comme personne ne l'ignore, s'était mis à Marengo dans une position désespérée, et qui, à léna, se trompa certainement sur les forces qu'il avait en face de lui.

On admet de même avec assez de vraisemblance que si, le 24 octobre, à Koumanovo, la division du Danube ne s'était pas exagéré le danger de l'apparition de quelques bataillons turcs qui menaçaient la gauche serbe, l'armée ennemie aurait été complètement enveloppée et détruite. De môme, à Monastir, si, au lieu de livrer une bataille parallèle, « c'est-à-dire une bataille où l'intensité des efforts est aussi grande sur le front que sur les ailes et où le dosage des forces n'étant pas réglé à l'avance par le commandant en chef, la solution dépend du succès, impossible à prévoir d'avance, d'une unité subordonnée » (Capitaine de Ripert d'Alauzier), on eût porté l'attaque décisive sur la gauche de l'armée turque et la hauteur d'Oblakovo, on eût fermé à l'ennemi la route de l'Albanie, sa retraite naturelle, et on l'eût probablement réduit à capituler.

Il n'en demeure pas moins que l'on sent que l'armée est vraiment tenue en mains, conduite par une volonté intelligente qui calcule, qui prévoit et qui trouve partout une collaboration réfléchie et empressée. Il n'est pas sûr, — et l'avenir seul le dira, — que Poutnik et Michitch soient des généraux de génie; il est certain qu'ils ont été, suivant l'expression anglaise, « the right men in the right place », qu'ils ont apporté dans les opérations la méthode et la fermeté indispensables, qu'ils ont inspiré confiance à leurs subordonnés comme à leurs troupes, que, par leurs qualités intellectuelles et morales, ils ont réalisé autour d'eux l'unité de la nation et lui ont permis de déployer ses plus hautes qualités.

« Il n'y a rien de plus beau dans la guerre, a dit Bossuet, que l'intelligence entre les chefs et la conspiration de tout l'Étal. » Cette conspiration de tout l'État, cette unanimité des volontés individuelles qui se perdent dans une résolution indomptable d(^ vie-

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