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L'ARMÉE SERBE

toire, cette fusion de toutes les âmes qui ne sont plus que le souffle unanime de la patrie, nous avons eu au mois d'août dernier la preuve de son irrésistible puissance, et elle a compensé l'immense supériorité des préparations ennemies. Elle n'a pas été moindre en Serbie de 1912 à 1914. — « Ce qui fait la grandeur de ce peuple, écrivait de Belgrade une infirmière allemande (26 nov. 1912), c'est que chaque habitant est patriote. » Si la mobilisation s'accomplit avec une si remarquable rapidité, si les troupes fournissent sans plaintes et sans murmures les étapes les plus dures, par des routes impraticables, à travers des plaines inondées ou dans des ravins que l'on jugeait auparavant inaccessibles, si les blessés supportent leurs souffrances avec une bonne humeur et une constance qui arrachent aux médecins étrangers un cri d'admiration, c'est que tous, du plus humble soldat jusqu'au général en chef, savent le prix du combat.

Il s'agit de venger les ancêtres, d'affranchir les aïeux que l'on croit encore sentir frissonner dans leurs chaînes sous la terre foulée par les Infidèles, et, en même temps, de conquérir pour les générations futures une vie plus large et plus heureuse, en s'ouvrant une libre sortie sur la mer. Les Turcs et les Chvabé, les ennemis éternels de la race, on les aura ou on mourra. Un colonel raconte que, quand son régiment arriva sur le champ de Kosovo, aussitôt, sans qu'aucun ordre eût été donné, tous les hommes s'arrêtèrent, firent le signe de croix et présentèrent les armes. Pour guider les libérateurs, les saints et les héros sortent de leurs tombeaux. M. Henri Barby, le correspondant du Journal, qui nous a donné un récit pittoresque et vivant de la campagne de 1912, nous raconte que, le 2 novembre, les Serbes marchaient à l'assaut d'un défdé qui conduit à Prilep; il s'agissait d'enlever des hauteurs de 12 à 1 500 mètres

solidement organisées, que l'on ne pouvait aborder que par des sentiers de chèvres et contre lesquelles il était impossible de se servir de l'artillerie. Quand, après un troisième assaut, le 5* de ligne réussit enfin à s'établir sur les hauteurs, tous les officiers avaient été tués et les deux tiers des hommes. « Nous avancions dans une sorte d'entonnoir, racontait un blessé à M. Barby. Les Turcs nous criblaient d'une grêle de balles et de shrapnells. Nous tombions, mais nous avancions quand même. Soudain, j'eus la sensation d'un choc, je continuai cependant à marcher; brusquement tout tourna autour de moi, et je perdis connaissance. Pourtant j'entends encore la voix de mon lieutenant : « En avant, frères.... Voilà la tour de Kraliévitch Marko. — En avant, frères I Napred Bratso ! »

Le cri de douleur des femmes qui, pendant des siècles, ont subi les caprices du maître, les gémissements des ancêtres qui ont pâti sous la cravache et l'injure, les sanglots des enfants qu'on a persécutés dans leur foi et leur amour, les soldats serbes les entendent dans l'appel de Marko Kraliévitch qui s'est réveillé de son sommeil séculaire et, monté sur son fidèle Charats, appelle son peuple autour de lui « pour fondre à leur tête sur l'ennemi aux cris de : En avant, frères 1 au nom de la patrie et de la croix sainte ! »

Chaque paysan sait d'ailleurs que ses intérêts immédiats sont en jeu : si l'on ne brise pas la barrière au delà de laquelle on entend l'appel de la mer, il devra passer par les conditions que lui dictera le douanier autrichien; il sera exploité par le juif hongrois ou le vétérinaire de la frontière; ses prunes moisiront et son grain ne se vendra pas ! — La victoire, c'est la vengeance, et c'est aussi l'afiranchissement de la terre, encore à demi serve.

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Dès la première rencontre, le succès se dessina. Les Serbes s'avançaient en trois armées convergentes dans la direction du Champ des Moutons, entre Kûumanovo, Skoplié et Vélès (Kuprili), où se concentrait l'armée ottomane. Le 23 octobre, ils se heurtèrent dans les environs de Koumanovo aux forces ennemies qui avaient pris l'offensive. Les colonnes serbes se frayaient difficilement un passage par des vallées étroites, coupées de crêtes rocheuses, qui retardaient la marche de l'artillerie et permettaient aux grand'gardes turques de disputer le terrain pied à pied. Leurs divers corps étaient assez éloignés les uns des autres, quand l'avant-garde du prince Alexandre se trouva à l'improviste en contact avec Zekki paciia, qui avait pris l'offensive et manœuvrait sur les lignes intérieures. La situation, le 23 octobre, sans être vraiment menaçante, aurait pu cependant devenir sérieuse si la surprise avait réussi. La résistance acharnée du 18'= de ligne et la charge héroïque du 7^ d'infanterie qui, à la fia de la journée, entraînée par le commandant Nicolaïévitch, balaya et refoula les Turcs sur leurs premières positions, donnèrent au prince héritier le temps de rassembler ses régiments et, le 24, il ordonna l'attaque sur toute la ligne. Les Serbes, dit l'étatraajor général, s'avançaient sur un terrain découvert et étaient fort exposés au feu de l'artillerie opposée. Ils abordent les Turcs à la baïonnette, les chassent de leurs tranchées, les forcent à se replier en désordre; à deux heures de l'après-midi l'ennemi bat en retraite sur toute la ligne, laissant sur le terrain 10 à 12 000 tués ou blessés, 2 000 prisonniers, une centaine de canons.

Les Serbes, maîtres désormais d'achever leur concentration sur le Vardar, entrent sans coup férir à Skoplié, l'ancienne capitale de Douchan, et pour-

suivent leurs adversaires qui, harassés, démoralisés, débordés, après une faible tentative de résistance entre Ghtip et Vélès (28 octobre), continuent leur fuite dans la direction de Prilep et de Bitolié.

Après 3 jours de combat, la division de la Morava enlève le col de Prissat, que traverse la route de Vélès à Prilep (4 novembre), et, bien que, suivant l'expression du capitaine de Ripert d'Alauzier, le combat de Prissat ne puisse pas être comparé, au point de vue des résultats et des effectifs, aux batailles de Koumanovo et de Monastir, c'est une des journées dont les Serbes tirent le plus d'orgueil, parce que nulle part les difficultés de terrain ne furent plus grandes et que leur infanterie, démunie d'artillerie de montagne et obligée de lutter contre l'infanterie et l'artillerie turques, solidement établies sur un terrain soigneusement étudié d'avance, y donna la mesure de ses qualités de mordante impétuosité et d'indomptable acharnement.

De fortes chutes de neige, bientôt suivies du dégel et de pluies abondantes qui firent déborder les rivières, la difficulté des communications, la nécessité d'accorder un peu de repos aux troupes épuisées par des étapes terribles et des escarmouches perpétuelles, décident alors les généraux serbes à s'arrêter quelques jours et permettent aux Turcs de réorganiser leurs forces et de s'établir solidement dans les environs de Bitolié.

Quand la lutte reprend (15 novembre), ils occupent une situation extrêmement solide. Couverts par la rivière Noire et la Seranitsa que les pluies récentes ont transformées en torrents et qui inondent une partie de la plaine, ils sont protégés vers l'ouest par les hauteurs d'Oblakovo qui commandent la roule de Bitolié à Ochrida, la seule ligne de retraite qui leur reste ouverte. Elles sont défendues par le VI° corps,

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que commande Djavid pacha, le plus énergique des généraux turcs. Gircassien d'origine, il était avant la guerre, à la tète du corps d'armée de Bitolié ; il connaissait donc à fond le pays et il exerçait un extrême ascendant sur ses hommes qui appréciaient son activité et son coup d'oeil. A Koumanovo, il avait dirigé l'attaque contre le 7* de ligne qu'il avait failli détruire. 11 venait d'infliger aux Grecs un échec sérieux, et ce succès avait relevé le moral de ses soldats. Pour briser sa résistance il ne fallut pas moins de cinq jours et quatre nuits de combat (14-19 novembre); mais,-après cet eff'ort décisif, l'armée turque n'existait plus; les Serbes entraient dans Bitolié, ramassaient des milliers de prisonniers et donnaient la main à la cavalerie grecque qui arrivait à Florina.

Djavid pacha avec une dizaine de mille hommes, avait réussi à se retirer en Albanie où il devint aussitôt l'âme de la défense. La bataille de Bitolié ou de Monastir n'en demeure pas moins, de l'avis des critiques les plus autorisés, le plus beau fait d'armes de toute la guerre balkanique, et le colonel Immanuel constate qu'elle est d'autant plus remarquable « au point de vue du rendement de l'armée serbe, soit pour le commandement, soit pour la valeur des troupes » que les Turcs avaient fait preuve d'une remarquable force de résistance.

Il est permis d'ajouter que le triomphe des Serbes est d'autant plus glorieux qu'après Koumanovo, ils avaient détaché deux divisions vers Andrinople pour soutenir les Bulgares, et il importe d'autre part de constater que leurs succès ne furent pas, comme on l'insinue quelquefois, des victoires locales, sans effet sur le résultat général. Il suffît de jeter les yeux sur la carte pour constater que Koumanovo est très rapproché de Sofîa. Si, le 23 octobre, les Serbes avaient fléchi, la route de la capitale bulgare était

ouverte et le roi Ferdinand eût été contraint de rappeler de Lulé-Bourgas une partie de son armée, ce qui eût entraîné les conséquences les plus désastreuses.

Pendant que le prince Alexandre et le général Poutnik conquéraient la Macédoine, des armées secondaires occupaient le Sandjak, soutenaient les Monténégrins qui assiégeaient Scutari, et, par la vallée du Drim, arrivaient à Lech (Alessio) sur TAdriatique (8 novembre) et à Dratch (Durazzo) (28).

On raconte qu'après le combat de Prissat, Djavidpacha avait télégraphié au grand vizir : « Les Serbes sont invincibles, nous ne pourrons rien contre eux. » Ils ne donnèrent jamais plus complètement la mesure de leur obstination et de leur endurance que dans cette marche à travers les Alpes Albanaises, où « il fallait passer homme par homme, cheval par cheval, entre des roches escarpées surplombant des goullYes au fond desquels mugissaient les torrents gonflés par la pluie et la neige. Sous cette pluie, sous celle neige, pataugeant dans la boue », (Barby, Les Victoires serbes, p. 177) les soldats marchaient jour et nuit, sans repos, sans autres vivres que ceux qu'ils avaient emportés dans leurs sacs ; ces vivres épuisés, on mangea des racines, du maïs cru, de l'herbe, des feuilles. Beaucoup périrent de fatigue et de privalions; il n'y a aucune exagération à affirmer que toute autre armée aurait échoué dans une semblable entreprise. Pour y réussir, il fallait cette race de paysans sobres, habitués à la misère et à l'épreuve, portée aussi et soulevée au-dessus d'elle-même par le rêve d'affranchissement qu'elle poursuivait depuis des siècles et qu'elle touchait enfin de la main.

Les voyageurs qui ont visité la Serbie pendant les guerres balkaniques, nous signalent avec un étonnement qu'ils ne dissimulent pas, le calme et la

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