‹ La grande SerbieChapitre 93 sur 119 · LE PLAN BULGARE · texte numérisé non relu

LE PLAN BULGARE

sition qui l'accusait de maladresse et presque de lâcheté, mollement soutenu par ses amis effrayés du déchaînement des passions, sourdement menacé par le parti militaire qui entraînait le prince royal, avait un sens trop vif de ses devoirs pour sacrifier à ses désirs intimes et à sa popularité l'existence du pays que la plus légère imprudence pouvait mettre en péril. L'ambassadeur russe, M. Hartwig, qui avait été un des principaux artisans de l'alliance balkanique et dont il connaissait la loyauté et le dévouement à la cause de la Slavie, l'encouragea et, malgré le général Bogdanovitch, le premier ministre décida le roi à accepter l'arbitrage sans réserve.

Au moment où la modération et le bon sens triomphent à Belgrade et où l'armée accomplit le plus difficile de ses devoirs en soumettant ses passions à la volonté du pouvoir civil, à Sofia, où la Chambre, sortie d'élections frelatées, n'a aucune influence réelle sur les événements, la direction appartient au souverain et aux officiers qui se leurrent de fantasques illusions.

Le plan qu'ils ont adopté et le but dernier qu'ils poursuivent, est précisé avec une lamentable franchise par le général Savov dans son télégramme du 19 mai : — Une guerre entre nous et nos alliés est inévitable. Une question importante se pose, qui engage tout notre avenir, celle de savoir à qui appartiendra Vhégémonie dans les Balkans. L'occasion s'offre aujourd'hui à nous de nous l'assurer par une guerre victorieuse. Dans un ou deux ans, l'Europe ne nous permettra plus daltaquer soit la Serbie, soit la Grèce. Nous devons donc nous efforcer, tout en sauvegardant notre responsabilité aux yeux des Puissances, de provoquer un conflit avec nos alliés pour mettre ceux-ci, par une victoire décisive, dans l'impossibilité une fois pour toutes de gêner raccomplis-

sèment de notre programme naturel. — Guerre préventive, attaque brusquée, égoïsme nationaliste, conquête de l'hégémonie, toutes les doctrines berlinoises de rirapérialisme le plus brutal ont été adoptées par Tétat-major bulgare, et il y joint l'aveuglement le plus étrange et presque le plus naïf.

Le général Savov sait que la Serbie et la Grèce sont étroitement solidaires et que M. Vénizélos, au mois de mai, a repoussé les propositions du cabinet de Sofia qui lui olTrait de lui abandonner Salonique en échange de son alliance. Il n'ignore pas que la Roumanie a éludé les olïres de la Bulgarie et que toutes ses mesures sont prises pour profiter des dissensions des Slaves; il ne peut pas se dissimuler que les Turcs, qui ont refait leur armée, guettent le moment de reprendre pied en Thrace. Par quelle aberration peut-il écrire : « Jamais le moment ne sera plus favorable ».

Depuis, il a essayé de dégager sa responsabilité, et il n'est pas impossible qu'à la dernière minute, l'état de ses régiments lui ait inspiré des réflexions salutaires. L'opinion surexcitée rendait désormais bien difficile un retour en arrière, et le roi était sous la coupe de l'Autriche. Après une dernière conférence avec le ministre de Vienne, il donna Tordre d'attaquer (29-30 juin 1913).

Depuis plusieurs mois, les avant-postes avaient été alarmés par une série d'escarmouches, dont quelques-unes avaient duré plusieurs heures et avaient dégénéré en véritables batailles. Le plan des Bulgares était, suivant l'ordre du général Savov (30 juin), « d'attaquer sans déclaration de guerre, de frapper de grands coups sur les adversaires, pour les amener à des concessions décisives, et de se saisir du territoire contesté », de manière à mettre l'Europe en présence du fait accompli. Dans de moindres propor-

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lions Ferdinand avait le même dessein que Guillaume II Tannée suivante.

Dans la nuit du 29 au 30, la principale armée bulgare, commandée par le général Kovalchef, se lance à l'attaque de la première et de la troisième armées serbes (prince Alexandre, général Yankovitch).

Les Serbes parlent avec une fierté particulière de leur campagne de 1913 et de leur triomphe de la Brégalnitsa. Nous connaissons d'ailleurs peut-être mieux ces batailles que celles de l'hiver précédent, grâce à Tétude sommaire, mais précise et lumineuse, de Réginald Kann {La Manœuvre serbe), et surtout grâce aux articles publiés dans la Revue bleue par un officier qui a eu la bonne fortune d'avoir en mains les documents officiels serbes. Il s'en dégage quelques conclusions générales.

D'abord la supériorité manifeste des troupes serbes sur les troupes bulgares, bien entendu supériorité à ce moment donné. Si l'on songe que la Bulgarie avait mis sur pied près de 650 000 hommes pour une population de 4 millions d'habitants et que cette armée avait perdu le quart de son effectif, on éprouve un sentiment sincère et profond de respect et d'admiration pour le patriotisme de ses soldats et l'énergie de ses officiers. Mais les forces humaines ont des bornes. Les attaques en masses avaient rapidement usé l'armée, lui avaient enlevé ses meilleurs éléments, ses cadres les plus solides. Elle avait été démoralisée par le choléra; on avait exigé d'elle, ces dernières semaines, des marches accablantes, par une chaleur lourde, qui avaient achevé de la ruiner. « On avait usé et abusé des formations improvisées », enrôlé des recrues à peine dégourdies, incorporé à la hâte des Musulmans et introduit ainsi dans les rangs des éléments douteux. La discipline faiblissait et des cas nombreux de révolte se produi-

saient. L'armée serbe était au contraire dans un excellent état, entraînée et non fatiguée, pleine de confiance dans ses officiers, convaincue de la justice de sa cause.

Le plan du général Savov lui avait été dicté par des considérations diplomatiques, c'est-à-dire qu'il était exécrable. Afin de dissimuler ses projets agressifs, il n'avait pas voulu porter son attaque vers l'ancienne frontière serbo-bulgare, mais il avait concentré son effort sur la ligne où l'ennemi avait rassemblé ses meilleurs éléments et avait eu le temps d'organiser solidement sa défense. Le terrain sur lequel allait s'engager la lutte était accidenté et difficile, dominé vers le nord par un massif montagneux; de là se détachaient des hauteurs où les Serbes pouvaient aisément s'accrocher. Il était traversé par la Brégalnitsa et deux de ses afduents, la Zlétovska, à droite, et la Kriva Lakavitsa, à gauche, qui, sans olïrir des obstacles très sérieux, devaient cependant retarder la marche des assaillants. Enfin, les diverses parties de Tarmée bulgare étaient séparées par le massif de la Platchkanitsa, qui rendait la liaison difficile et qui, en cas d'échec, compromettait la retraite.

En dépit de ces avantages, si les Serbes surpris avaient reculé, leur échec, sans grande portée stratégique, aurait eu des conséquences morales et politiques désastreuses. Les Bulgares se seraient établis sur le territoire contesté et, comme l'avait escompté le roi, leur situation n'eût pas été sans influence sur la décision de la Russie. La vigueur et l'inébranlable fermeté du général Poutnik décidèrent ce jour-là de l'avenir du pays.

Le général Poutnik avait alors soixante-six ans. Petit, robuste, il n'a rien d'un officier de parade, et il ne ressemble guère aux généraux de la légende. Il fait invinciblement songer 4 la définition de 1 orateur

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dans Cicéron : un homme de bien, expert dans les choses militaires. Indifférent à la réclame, modeste jusqu'à la timidité, ennemi des cabales, ses choix sont toujours diclés par la justice et ses résolutions ne sont jamais guidées que par l'intérêt public. Les derniers mois de campagne lui avaient permis de compléter l'organisation de l'armée, d'éloigner les éléments médiocres ou fatigués, de discerner les qualités personnelles de ses auxiliaires et de les mettre à leur véritable place. Il exigeait autour de lui une exactitude méticuleuse et il punissait sans hésitation les plus légères négligences. On l'aimait comme l'on aime tous les chefs qui prennent solidement l'autorité et à qui on remet sa destinée avec confiance.

C'était un patriote éprouvé. Pendant la guerre de 1876, il avait servi dans l'armée de l'Ibar que la sottise de Milan avait confiée à un officier de parade, le colonel Ranko Alimpitch, qui étalait un dévouement exubérant à la dynastie des Obrénovitch ; le major Poutnik eut grand'peine alors à sauver d'un désastre son corps sans cesse compromis par la nullité du commandement supérieur. Personne n'avait plus souffert que lui des désastreuses pratiques de Milan et n'avait travaillé plus et mieux à réparer ses fautes. Sans vouloir anticiper sur le jugement de la postérité, nous pouvons affirmer déjà que c'était un grand chef, un de ces hommes que suscite la Providence, quand l'heure du destin a sonné, pour fonder la fortune des nations.

Le 30 juin, sa gloire fut de conserver tout son calme; il ordonna de résister à tout prix sur les positions occupées et de reprendre le plus rapidement possible l'otTensive. Sa pensée fut traduite avec une admirable vigueur sur le champ de bataille par le commandant de la division de la Drina, le colonel

Hadgitch, jeune (quarante-cinq ans), intrépide, qui brisa l'avance des Bulgares au prix d'énormes sacrifices, jeta le désarroi dans leurs rangs et, le 1*' juillet, les refoula au delà de la Zlétovska.

Les critiques militaires admettent volontiers qu'après la victoire du 1" juillet, si les opérations avaient été plus vigoureusement poursuivies, il eût été facile d'anéantir l'armée bulgare. Les forces serbes cependant avaient subi des pertes cruelles et il importait de les ménager en vue des luttes prochaines. Il n'est pas non plus défendu de supposer que le général Poutnik et le ministre Pachitch ne désiraient pas écraser les Bulgares, avec qui ils espéraient toujours un rapprochement. L'armée victorieuse se contenta de chasser devant elle les agresseurs, dégagea les abords de Chtip, occupa solidement les passages qui menaient dans la vallée du Vardar, et s'arrêta. Du côté de la frontière orientale de la Serbie, les Bulgares qui s'étaient avancés dans la direction de Nich, furent forcés de se replier par la bataille de la Brégalnitsa, qui découvrait leur gauche, et les Serbes marchèrent sur Vidin qu'ils investirent (23 juillet).

En môme temps, les Grecs refoulaient le général Ivanov, donnaient la main aux Serbes et s'avançaient jusqu'au Rhodope. Les Roumains marchaient sur Sofia, et les Turcs, oublieux du traité de Londres, réoccupaient Andrinople (20 juillet).

La Bulgarie n'avait qu'à subir les conditions des coalisés. La résignation lui fut sans doute facilitée par les insinuations de l'Autriche et l'espoir de prochaines et savoureuses revanches. Nous ignorons le rôle que jouèrent les Grandes Puissances pendant les négociations de Bucarest. Nous savons seulementque la Russie eût désiré adoucir les conditions imposées aux vaincus de la Brégalnitsa, et il semble bien que,

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